Et toi qu'as-tu fait pour notre famille?

Malédiction de boucle d’or, livre d’images

C’est l’histoire de quelqu’un, un être perdu. Il cherche un refuge, quelque part où exister en paix.
Il pense avoir trouvé une vie parmi les autres.
Une famille.
Mais ce n’est pas chez lui.
Ce n’est pas sa maison.
Il doit reprendre son errance.
Encore.

1- Je rêve que je suis un ours, je rentre chez moi, et je chasse la petite fille, sans la remarquer vraiment, je ne fais pas attention à ce que j’ai fait, à la petite fille, la petite fille, c’est moi. Moi la petite fille, moi qui l’ai chassée, moi chassé, alors je pars à sa recherche, tombée de la fenêtre, elle ne doit pas être loin, bien loin, mais je ne la retrouve pas, je suis perdu.

2- Pourquoi est-elle partie, aussi, elle a tout cassé, elle est la faute, elle aurait pu vivre au milieu des autres, mais où, le chez soi n’est pas là, jamais là, elle n’avait qu’à ne pas le perdre, aussi, elle peut se sentir coupable, à ça oui, si elle avait demandé gentiment, si elle avait sonné à la porte,  si elle avait su être qui elle était, si elle avait demandé la permission d’exister, exister parmi les autres, les ours ne se seraient pas mis en colère, si elle avait été digne de la maison, elle aurait eu, je ne sais pas, moi, une place à table, on ne sait jamais, il y avait peut-être de la soupe pour tout le monde, peut-être qu’elle aurait fait son lit comme elle se couche, elle aurait fait un effort, aussi.

3- Si seulement j’avais gardé le feu de la famille. Toi tu l’as éteint, tu as pris la soupe et abandonné le feu aux cendres, on ne peut te faire confiance, petite fille, on le sait depuis longtemps, tu nous as déçu, boucle d’or, partout où tu passes. Je suis toi exactement toi, mais voilà.

4- Pourquoi les ours sont en colère, tu le sais, il y a des éclats de lumière dans leurs yeux.

5- Je me dévore de rage, honte à moi, famille foutue, fouteur, disparais, comment as-tu osé, comment peux-tu encore être là, comment as-tu jamais pu être là, non, tu mériterais que les ours ne te regardent même pas.

6- Il a bien fallu plier boutique, le début et la fin de l’histoire, boucle d’or, tu la connais, ce n’est pas celle qu’on raconte aux enfants, nulle part où habiter, jamais je ne poserai mon cul sur la chaise, ma chaise, une chaise, petite fille.

7- La faim est de trop, petite fille, tu pourras bien errer, tu ne connais plus les couleurs des portes, les entrées et leurs couloirs, quelle porte, tu ne les comprends plus, tu sèmes le trouble, tu leur dis, cachez moi sous les couvertures, c’est que j’ai fait le mur, moi, et eux, non, non pas de cuillère à table, sors du lit, écoute ce que qu’a dit ta mère, pas de repos, marche, marche, encore,  porter le deuil de son père, le deuil est une forêt de vie qui ne permet pas le repos, et non !

8- Ton père, envahi de nuit, étouffé de noir, ses épaules de père tombent, mortes.

9- Quelques minutes plus tard le grand cauchemar et, oui, ça me revient, caché derrière le tronc, attends, forêt, attends, admis chez moi, l’arbre protège, l’arbre comme le corps du père. Je suis chez moi.

10- Levé tôt, ma place, où est-elle, je suis la petite fille qui cherche ce qu’elle a perdu, elle aimerait avoir, être, quelque part.

11- Je suis le cimetière des familles, je suis leur mort. Tremble de froid et de remords, sens comme tu as mis les familles en danger, sens comme tu as porté le mal jusqu’au cœur des lits des ours, jusque dans la couche des maris et des femmes, dans la sérénité du sommeil des enfants, leurs yeux sont à jamais intranquilles.

12- Les maisons s’écroulent, jamais boucle d’or ne dormira la nuit entière, la nuit n’existe plus, le père a disparu, au milieu, le réveil des ours, leurs lourdes pattes d’ours froissent, déchirent une image du père, regard errant de boucle d’or, chemise de père aux traits de poutres.

13- Tu prends peur, tu n’as jamais su y faire avec tes ours, tu en fais des cauchemars de ta maison, et toi, qu’as-tu fait pour notre famille, interroge-toi, et tu sais ce que tu répondras, tu l’as laissée s’écrouler, tu ne sais pas soigner, pars, pars, quitte-la, va-t’en, loin, la maison n’est pas pour toi, pas à toi, explique-moi, encore, l’histoire, ce qui ne te va pas dans les maisons d’ours, et pourquoi tu pars, encore.

14 – Quelques exemplaires du père, une idée disparue de lui. Plus pour moi les lits, de maison en maison, interdit de séjour.

15- Alors pars et ne reviens pas, pour en être sûr, il faudrait un signal, il faudrait une image, l’image d’un ours qui me menace, un revolver au poing, et toi, non, pas bienvenue, boucle d’or, pas bienvenue, les ours ne sont pas naïfs, je leur ordonne de sortir leur revolver pour qu’ils me chassent, tu ne les tromperas plus.

16- On est où l’on habite, et toi, nulle part, tu es, privée d’existence, ta maison est vide, ta maison ne tient pas debout, ta maison est perdue à jamais, il n’y a pas de maison boucle d’or, rassure-toi diront les ours, nous sommes sûrs de nous, à présent, en ayant fermé leur porte pour que tu n’y reviennes plus.

17- Il n’y a plus de lieu où bâtir une maison, comprends la sagesse des ours, il n’y a plus de place pour ceux comme toi, il n’y en a jamais eu, votre place est au-dehors, au-delà des maisons, au-dehors de tout, sois malheureuse, de la déchéance dans laquelle tu es née, tu es ta malédiction, et ne t’avise pas, une nouvelle fois, de passer la porte qu’un ours négligent aurait laissée entre-baillée, pas ta soupe, boucle d’or.

18- C’est sûr, les ours, tu as un peu rêvé, alors bien entendu, cela ne facilite pas tes affaires, les autres t’hébergeraient dans leur lit que tu ne saurais pas davantage où tu es, toi, perdu dans le monde, tu aurais dû ne pas te perdre si tu n’étais pas né perdu, perdu, perdu, ce n’est pas une excuse, né perdu, pas une raison.

19- Ta chaise, où est ta chaise, tu n’as pas de chaise, ils rentrent, je me lève, on voit mon image, regarde, massif, menaçant fuyard je suis, et toi qu’as-tu fait pour notre famille, ils crient, mais rien, rien, je n’ai rien fait, ils mangent leur soupe, ils mangent ta soupe, trop chaude, trop salée, va au lit, sans manger, le lit, mon lit, lequel c’est, pas ma taille, ne dors pas, ne vis pas, je rêve, rêve seulement.

20- Tu avais tout pour t’accueillir, la chaise près de la table, la table mise, l’assiette remplie de soupe, la soupe chaude, et après, allez hop, au lit, le lit, l’oreiller, les draps et les couvertures, et toi, tout ça, tu en as fait toute une histoire, d’interdit de famille, de scandale de maison, impossible home, c’est la chanson que tu te chantes, viré, viré de chez toi, et par toi-même, impitoyable huissier à toi-même, boucle d’or qui ne sait pas s’y prendre, à s’assoir à table, parmi les ours, qui ne sait pas dormir, tranquillement, dans son lit, qui vagabonde dans sa forêt, virée à grands cris au milieu de sa nuit, en t’exclamant très fort que ton lit n’est pas ton lit.

21- Quelqu’un. Autre à jamais. Wanderer.

22- Ils sont peut-être nombreux comme toi, et tu seras bien avancée, car des dizaines, des milliers, des millions de petites filles dans la forêt ne forment pas une famille.

23- Cri violent, je me réveille d’un coup, jaillis du lit, m’enfuis par la fenêtre ouverte, qui peut dire si je me casse le cou en sautant, si je me perds dans la forêt profonde, si je me trouve un autre chemin, je suis l’ours boucle d’or, celui qui détruit irrémédiablement sa maison, la souille inévitablement, se l’interdit à jamais.

24 – Comment auraient-ils pu, aussi, la garder ouverte, cette porte, rassure-toi, on est bien où l’on est, et toi, à jamais pas chez nous, boucle d’or, nulle part, il n’y a pas de nulle part, le lieu où tu es est ta maison, et sans maison, une chose est sure, boucle d’or, tu seras cette fausse valeur de petite fille qui croyait qu’elle pourrait faire partie d’une famille, de la famille, et non, tu fais partie de la famille des sans-famille, des seuls, des pas à l’abri, même pas d’eux-mêmes.

25 – Passe ton chemin, ta cuillère, ils t’ont pris ta cuillère, la cuillère de ta soupe, la mère a gardé la cuillère, « confisquée », elle a dit, ta mère, et boucle d’or, elle, comment elle pourra encore manger sa soupe, elle en mourra, mourra, le bonheur n’est qu’un temps auquel n’ont pas droit ceux qui ont perdu leur cuillère, ceux à qui leur mère a confisqué leur cuillère, car « rien à faire dans les maisons », elle dit, ta mère, « dehors, dehors les ours à eux-mêmes, ces êtres qui ont faim ».

26 – Les ours n’en peuvent plus, de ce culot, de la mauvaise foi de boucle d’or, que fais-tu là, insupportable aux autres, comment oses-tu, sens maintenant la peur et les reproches, je les ai en moi.

27 – Album de famille insoutenable, tremblement de fureur, ils t’en veulent, terriblement, tout le temps, petite fille, le noir de la nuit m’éblouit, sale boucle d’or négligente, qu’as-tu fait de ta famille, ils crient, les ours, et je contemple dans leurs lits mes massacres, ma collection de trophées du mal, je revois, mes mensonges, mes colères, mes oublis, les massacres font crier les ours, ils ont raison, partout où passe boucle d’or, elle ruine les maisons, les ours le savent, reproches à grands cris, va-t’en, va-t’en, on sait ce que tu vaux, qui tu es, le mal que tu nous a fait, à nous les ours, et tu voudrais des sourires, encore.

28- Sale créature de malheur, n’as-tu pas pensé qu’ils étaient là dans leur absence, que la soupe était chaude de les attendre, et que, quand bien même les ours ne seraient pas là, tu n’étais pas l’invitée de l’absence, boucle d’or, les familles ne sont jamais loin de chez eux, c’est qu’elles ont peur de toi, qui leur mange la soupe, toute, qui chauffe le plat de la chaise et les draps de lit.

29- Tu portes le deuil, le deuil de boucle d’or, le deuil de la maison perdue, quel air lugubre tu as, toujours cet air de longtemps, très longtemps, comme si le mal avait toujours été en toi, comme si tu étais le mal qui rongeait les maisons, le mal dont se méfient les ours, tu pourras toujours marcher, ce n’est pas comme ça que tu trouveras d’où tu es, tu marcherais longtemps que tu ne trouverais pas davantage la maison, elle a disparu depuis toujours, elle n’a jamais été.

30- Souviens-toi de la sauvage destruction du père, vous êtes partis avec les couverts, alors le père ne pouvait plus rien faire de ses mains. Il s’est mis à vous écrire ses ciels d’abandon, d’homme relégué seul, dans un pays lointain.

31 – Impossible, c’est une autre image qui me vient, l’image d’un couple à la tête coupée, et puis, tout d’un coup, s’impose l’autoportrait au papillon noir, salaud, tu m’emportes contre toi-même.

32- Et on t’a vu, on te verra toujours, je le sais bien, et on ne te laissera pas faire, nous, les ours, ce serait répandre cette maladie d’histoire parmi les autres, laisser grandir les maisons malades par-dessus nos petits lits si douillets, cela ne sera pas dit qu’on te laisserait jouir dans nos maisons, répandre un foutre de malheur, alors que nous, boucle d’or, le bonheur, notre bonheur, on y croit !

33- Il y a des malheureux, c’est comme ça, tristesse de boucle d’or, vivre avec. Penses-tu, penses-tu que les ours se diront alors, petite fille, viens, à table, à table, avec nous, pourquoi les ours penseraient comme ça, je te demande, ce n’est pas à toi, pas à toi de désigner ta maison, de dire le ici et là qui serait tien.

34 – Est-ce que ça existe un monde où les ours ne te mangeraient pas, je me demande, boucle d’or. Là c’est ma maison ! L’exclamation, garde la pour toi,

35 – Oh, petite fille, comme tu aimes fuir, perpétuité du rite, rite de boucle d’or !

36- Condamnés à devoir partir, on sait que cela arrive, encore, toujours, trouver une nouvelle fois le chemin, comme c’est bon d’avoir peur, hein, accablés précaires, sentir venir le départ inéluctable, toujours déménagés, déménage, on déménage ah, oui, personne n’empêche le passage, il se pourrait bien que l’on s’installe, pas fous ceux-là, ils savent que les ours nous trouveront, nous dévorerons de notre impossible à nous heureux.

37- Il n’y a pas de maison, leur famille disparait avec les morts, leurs façades sont dangereuses, inaccessibles, vides, maudites, mortelles, pas chez moi, jamais, maison vidée de ses entrailles, comme un poisson, ce n’est pas une place pour vivre, ça ne flotte pas, ne flotte pas tout seul, je me souviens, tout d’abord, je n’entends rien dans mon sommeil, et puis, « c’est un intrus, voilà l’intrus ! ».

38- Là c’est ta maison, qui es-tu, pour penser qu’il y aurait une maison pour toi, qu’elle serait là, à t’attendre, là où tu aurais décidé quelle soit, comme si tu pouvais te passer de la permission des ours, non, à la rue, à la rue, tout de suite, ne demande pas ce qui t’arrive, n’entends plus parler de toi, n’essaie pas de rattraper ceux qui regardent ailleurs, dans la forêt, sois loyale, loyale à ce destin, de n’avoir de place nulle part, de savoir, savoir que tu n’es pas la bienvenue au monde.

39- Je te conseille de la distance vis-à-vis des dépositaires du bonheur, ils en sont propriétaires de leur famille, ils l’ont bien mérité, cette maison où tu n’es pas, rien de bien, rien de toi, ne pousse pas la porte, pas assise à table, boucle d’or, surtout pas, va-t-en, va-t-en, délivre-nous de ta présence dans nos lits, trop, trop, c’est trop ce que tu fais-là, retire-toi de notre souffle, de nos vies.

40- Je serai là, promis, dans la maison, civilisé parmi les ours, une petite fille bien comme il faut, ne me chasse pas, ne me chasse pas, alors je me regarde, il y a un miroir, là.

41- Et, toi, qu’as-tu fait pour notre famille, ils crient, les ours, rien, rien, j’étais là, j’ai pris, pris, ce qu’on ne me donnait pas, petite fille qui ne sait pas demander, je la comprends, moi aussi, je ne sais pas dire, s’il te plait, ou voulez-vous, les façons d’ours, ça ne peut pas marcher, reprends l’histoire encore une fois depuis le début, pour mieux comprendre, ce qu’il y a de solitude dans ta maison, pourquoi tu ne t’es pas accueillie à toi-même, boucle d’or.

42 – Moi, moi seul responsable de leur malheur, cette image est celle du mal, boucle d’or, l’image de ma peau mêlée aux longs cheveux d’une femme, tu as brisé la paix, briseuse de paix, c’est ce que tu es, et qui voudrais chez soi d’une briseuse de paix, comme ils ont raison de te mettre dehors à chaque fois que tu tentes l’aventure, jamais ils ne trouveront beau un être comme toi, comme toi, malfaisante boucle d’or, de trop, toujours de trop, dans le cœur des hommes.

43 – Si elles pouvaient s’enfuir loin de toi, boucle d’or, elles le feraient, les familles, les ours voudraient plier bagage, si ils le pouvaient s’ils étaient sûrs que tu ne les suivrai pas, à la trace, c’est que tu insistes, comme si tu pensais être sure de ton bon droit, mais je sais, moi, je sais qu’ils ont raison, que j’aurai beau insister, jamais ils ne voudront, jamais ils ne pourront, penser, penser à une assiette en plus, à une chaise en plus, un coin où dormir en plus, cette place, les ours ne l’ont pas boucle d’or, mets-toi à leur place, regarde leur cœur, regarde bien, dans leurs maisons, il n’y a que ce qu’ils ont eux, et rien chez eux n’est à toi, ils ne le peuvent pas, sache-le, apprends-le, chaque nuit à fuir de la fenêtre ouverte en entendant de grands cris.

44- Chaque soir, avant de se coucher, accomplir le rite, je joue à l’agent double, je suis l’ours petite fille, la maison et celui qui la détruit, joue, oui, tu joues au rite à se faire peur, boucle d’or, dans mon lit blanc et chaud, chaque dimanche, ma mère m’appelle et voudrais que je revienne à la maison, et je lui dis, tu as encore oublié, il n’y en a plus de maison, quittée, on l’a quittée, et elle prend peur de cette poussière gardée par huissier, condamnés à devoir à jamais toucher cette poussière de maison qui empêche de respirer.

45- N’oublie pas, pas ta chaise, pas de coudes sur la table, boucle d’or, ne froisse pas nos draps, jamais, plus jamais, vous devriez retenir la leçon, entendez le cri où vous tombez. Tu n’auras pas le courage de la tenter de nouveau, petite fille, l’entrée chez ceux qui ne te veulent pas.

46- Si elle avait fait un effort, on lui en aurait moins voulu, même pas un effort pour vivre avec eux, toi, tu comprends maintenant, tu n’as pas su y faire, tu es assez comme elle, tu préfères la chasser de son souvenir, tu avais qu’à ne pas rentrer chez toi, on ne rentre pas chez soi comme ça, le chez soi, cela se mérite, cela se construit.

47- Je suis celui qui cherche les mots sur les chemins, je voudrais les ramasser parmi les cailloux, les montrer à ceux qui gardent les portes de maisons, je sais qu’il doit bien y avoir un mot, qui serait la clé, clé de l’amour des ours, clé de l’amour de soi, bienvenue à moi-même.

48 – C’est ce qu’ils te disent maintenant, les ours, il faut accepter de bricoler un peu, on ne s’installe pas sur une chaise comme ça, les coudes sur la table, sans y mettre les manières d’exister, on casse tout, on casse tout, tu les comprends, les ours quand ils se mettent en colère, je me chasse d’autorité, je ne dors pas davantage dans leur lit, il n’est pas à moi, je devais y entrer par la prière, s’il te plait, mon lit, accueille moi encore une nuit, un miracle, s’il te plait, mon lit, ma maison, sois mienne.

49- Mais parle leur la langue des ours, toi, dis dans leur langue à eux, que tu es chez toi chez eux, il y a autre chose que le silence et les cris, il y a, je ne sais pas, moi, l’hypnose du parler des ours, le miracle du langage parmi les autres, cherche, cherche, petite fille, les mots qui conviennent aux ours, essaie, essaie, touche le cœur des autres dont tu as peur.

50 – Réponds, à leurs cris de surprise et de colère, ils te découvrent au milieu de leur monde, et toi, tu n’as pas su trouver les mots, tu te trouves maudite de ne pas savoir leur parler, alors, quoi, tu ne peux mourir sans un jour leur dire, que toi aussi boucle d’or, tu es leur ours, comme eux, une créature de leurs maisons.

50- Seule dans le lit, tu lâches ta semence, tu espères, espères qu’elle donnera naissance à ta maison maudite, que ton lit souillé enfantera le toit qui te manquerait, tu crois que ça marche, toi, engrosser le lit des autres pour faire naître une maison, parasite, punaise de lit, ce petit lit si pur, si mignon, toi, boucle d’or tu te vautres, et ne t’y trompes pas, on t’a vu, nous les ours, on t’a vu, lâcher ce jet dégueulasse pour faire naître ce qui ne t’appartient pas.

51- Les toits ont beau se cacher et s’enfouir, tu débusques la maison des ours, petite fille, tu es forte pour ça, plus fort que toi de t’introduire dans la nuit des autres, cette nuit où il n’y a rien, penses-tu, et où tu serais cet oiseau de malheur qui pond son destin dans la couche des autres.

52- Terreur partagée en famille, tous espèrent que les ours se barricadent, moi, dans la nuit, je ne vois plus que des maisons floues, je discerne le blanc du deuil, fais le deuil de l’espérance, boucle d’or, n’espère plus.

53- Les ours n’en peuvent plus, attentat à leur liberté, liberté qu’ils ont enfin dans leurs lits quand ils dorment, présence de boucle d’or les privant de leur bien, suprême liberté de celui qui dort en paix, aies pitié d’eux, boucle d’or, ils ont fait leur vie, n’y touche pas, sens comme ils sont fragiles les ours et toi, ils ont peur, peur que tu viennes, encore une fois, la nuit, quand ils ne seraient pas là, ou trop endormis pour te remarquer rentrer, et t’assoir sur leur chaise.

54- Si dans la nuit des bois il fait sombre boucle d’or, tu as le flair pour trouver la porte, c’est que tu suis la piste des ours et de leurs maisons, tu sais la piste, sale créature de nulle part, et dans le crépuscule de la fête, j’entre chez eux, à chaque fois, je sens, je sens quand ils ne sont pas là, sous les branches.

56- Décidé à ne pas rentrer, devenir meilleur, de mes ailes tu rêves le baiser du ciel. Pardon, demande-leur pardon. A cause de toi, boucle d’or, ils étudient la haine de l’amour.