Le cerisier – un souvenir

Elle est partie et lui est resté seul dans la grande maison blanche.
Il y avait le marbre fascinant de la salle à manger.
Sertis dans le marbre, des coquillages : une plage pétrifiée.
Evanouies les lumières d’enfant.
Il a entrepris de détruire la maison comme il s’est détruit lui, jusqu’à ne plus avoir où habiter.
Derrière la maison, au fond du jardin, je me souviens, il y avait un cerisier, immense, je montais très haut dans ses branches et j’y étais bien.
De ce qui est devenu je ne sais rien.

Le soir, il y a des accidents

La gare de C.

Elle l’attend.

Il conduit la rame tout doucement, jusqu’au heurtoir. Terminus. Il fait noir, au-delà.

Il lance une annonce au micro. Gare de C. Tout le monde descend. Il les voit tous, à la caméra. Ils descendent. Il ne sait pas où ils vont. Il reste seul dans la rame, seul dans la cabine, songerait presque à appuyer sur le bouton de fermeture des portes.

Dans la cabine, il fait un peu froid.

Les voyageurs n’ont pas protesté tout de suite. Ils se sont regardés sur le quai. Ils ont cherché une sortie. Il n’y en avait pas. Alors ils se sont plaints.

Nous savons maintenant que la gare de C. n’existe pas. Il a fait une grosse bêtise. Une faute grave. Il le reconnait. On ne va pas en discuter très longtemps. Moi-même, je n’aurais pas osé. Plus tard, il n’a pas réussi à retrouver la gare de C. sur la carte du réseau.

Les voyageurs ont été surpris. Ce n’était pas leur destination. Un imprévu, c’est humain, cela arrive. Il regrette. Il sera puni par la maîtresse d’école. C’est la règle. Qu’elle ne soit pas trop sévère. Laissez-lui le temps de s’expliquer.

Lui avait pris l’embranchement vers la gare de C. en toute bonne foi. Il pensait connaître la courbe qui va à la gare de C, la limitation de vitesse avant l’arrivée, les signaux, tous au vert.

Il n’a pas été surpris par la gare de C. Impossible de s’être trompé.

La gare de C. lui est apparue récemment. Une éclaircie. Il a imaginé une vie moins guidée. Pour nous autres, la vitesse est écrite. Les arrêts sont écrits, les trajets sont prescrits. Tout est écrit. Tout est prévu au cas où nous violerions une règle. Lui sait comme nous ce qu’il risque s’il s’écarte de celle-ci. Toutes les deux minutes, il doit attester qu’il ne dort pas. Il ne dort pas.

Il connaît le prix des mauvaises actions.

Il voudrait repartir. En sens contraire, et conduire sa rame au garage.

Les voyageurs ont une autre idée en tête. Ils disent que la gare de C. est une erreur. Alors un homme vient à leur rencontre, les voyageurs l’interrogent, le bousculent, alors vient un homme qui décide de procéder à l’inspection. L’homme s’apprête à entrer dans la rame, il doit avoir de mauvaises intentions, lui ne le connait pas, l’homme ne s’est pas présenté à lui. En un réflexe, de la cabine, il coupe la lumière. Le train est plongé dans le noir. Il entend les voyageurs protester. Lui sait qu’il faut ralentir la progression de l’homme, tôt ou tard celui-ci finirait par aller frapper à la porte de la cabine.

Il bloque les portes. L’homme est enfermé, se trouve séparé des voyageurs sur le quai.

Il peut repartir. L’homme pourra cogner à la porte de la cabine, il ne lui ouvrira pas. Il va regagner le dépôt. Les voyageurs resteront à quai, ils finiront bien par s’en débrouiller, de la gare de C. Elles se ressemblent toutes, leurs gares, il n’y a pas de raison de se mettre en colère pour ça. Vous lui dites aujourd’hui qu’il les a abandonnés loin de chez eux. C’est vrai. Il reconnaît sa maladresse. Il vous présente toutes ses excuses. Mais n’est-on pas un peu toujours loin de chez soi ?

C’est la nuit, une ombre de lumière dans la cabine, l’homme qui a fini par gagner la première voiture tambourine à la porte derrière lui. Ne pas se laisser impressionner. Bientôt le dépôt. Le dernier arrêt avant le repos. Ne surtout pas rencontrer l’homme.

Il préfère descendre par la porte de côté et longer la rame par la piste. Ne pas chercher à croiser son regard, continuer sur la piste et regagner les quais du dépôt, retrouver le parking, les clés de voiture, ouvrir la portière et partir. Dormir enfin.

Au matin, l’homme de l’inspection avait disparu. Vous me dites qu’on ne l’a pas retrouvé dans le dépôt. Vous me dites qu’on le cherche encore. Vous voulez savoir s’il se sent responsable. Il ne sait pas. Il ignorait qu’il y avait un homme en gare de C.. S’il l’avait su, les choses auraient pu changer. Jamais il ne se serait douté qu’il y avait un homme en gare de C.

La gare de C. n’existe pas. Comment expliquez-vous donc qu’il y ait eu un homme en gare de C. ? Pour nous, cette histoire ne tient pas. Si l’homme a disparu, c’est sans doute qu’il n’existait pas. Pas assez. Moins encore que la gare de C. C’est vous dire.

Sa responsabilité est engagée. Il sera radié. Il sera renvoyé chez lui et il y restera, à ne rien faire.

La vie nous laisse en arrière. C’est regrettable, vraiment.

Musique à la noyade

Remets-toi à l’ouvrage. Un personnage un peu long en bouche, c’est ce que je voudrais. Essaie une retouche. Le maquillage n’est pas à la hauteur. Les yeux sont bleus, le menton oblique. Travaille le registre du grotesque et de la gaîté. Des êtres se noient, seuls, le soir. Tends les mille fils de ma danse. Je veux être là pour eux.

Homme d’Etat

C’est bien plus tard que j’ai compris ma malédiction. J’avais gâché mes voeux de nouvelle année. J’ai oublié les poètes. De mon « vive la République, vive la France », je les ai relégués dans un désert blanc et léger. Loin de moi, j’ai envoyé leur souffle en voyage. La lumière de leur bouche a disparu, bannie et perdue. Toi, les yeux me l’ont dit, mes lèvres l’ont su et, longtemps après,  je suis tombé et tombé sans jamais plus me redresser.

O gué ma mie au gué

Il faudra bien y passer, toi aussi, à l’inauguration, à la robe rouge, à la sape sur trône doré, aux lunettes sombres. Certes, il n’est pas si facile de monter sur scène, froufroutant, imbibé d’alcool et de découvrir que la salle est vide, peut-être. Mon charbon ne vaut rien.
Ne pas y aller, elles ne seront pas là, ou si elles sont là, vont-elles m’aimer, assemblée de dames chassant dans un jardin ? Je ne sais rien faire de mes dix doigts. Tout le monde me nomme le noir.
Un cheval saute la rivière. Le vernis coule et la colle bave sous les paupières. Sous le drap, je mourrai voleur de mot, vieux comme des étiquettes.
Silence, plus de souvenirs ! J’ai fait ma colère. Le grand cerf est en robe.