Au Cap Ferret, l’hiver

Cela s’appelle une vie hors saison. Ça se passe au Cap Ferret, l’hiver. Hors saison comme un moment où l’on revient à l’essentiel, plus ou moins vivant, en attendant les beaux jours. On fait le portrait de la vie d’un autre, comme cet autre fait notre propre portrait. Et que l’on prenne le portrait d’un autre ou le sien propre, on a la curieuse impression de se retrouver avec soi, dans le flou.

Je me suis dit que ce visage autre raconterait une histoire. Et lui aussi m’a choisi pour raconter une histoire, son histoire, sa propre histoire, en quelques symboles noirs. J’ai eu ce sentiment étrange de devenir le personnage de ses cauchemars, de tenir un rôle de figurant dans ses propres images.

J’ai pensé, moi, que ses histoires, on les verrait sur son visage, on les ferait naître de son visage, et je l’ai fait parler, parler, parler. Dans son récit, j’ai trouvé la fragilité, le doute, la peur et lui comme moi avons imprimé ces mots sur les images que nous prenions l’un de l’autre, comme on marque un territoire de la lumière de ses propres sentiments. On a toujours beaucoup d’imagination au sujet des autres. Mais le modèle est plus ou moins docile, il a son existence propre, son portrait nous échappe largement et je ne suis pas sûr que nous nous soyons vraiment compris.

Face à soi, les choses sont toujours plus difficiles, l’autoportrait rencontre le pire épouvantail qui soit, soi-même, l’autoportrait reste sous le masque. Je n’ai pas une idée très précise de moi et on a beau se dire sois honnête, ne triche pas, ne te cache pas, ne te cache pas, ne te cache pas, on appréhende de se démasquer, on ne sait pas très bien quel masque on pourrait retirer, on ne sait pas quels sont les masques que l’on a, combien de masques il faudrait retirer pour arriver à soi, et si même on trouvera quelqu’un, au dernier masque.

Il y a trop de questions. On est rarement soi en une seule image fixe, on a toujours envie de reprendre la route. Mais, au moins, en attendant une pleine saison, on se parle, à soi-même, comme à un inconnu, comme si l’on était un territoire, presque le dernier, qui reste à découvrir.

Reine de beauté

Depuis que je suis poule, j’ai une patte, toujours la même, qui chaque jour gratte le sol. On aura beau m’avoir coupé les ailes comme dans tout élevage qui se respecte, je sais qu’il y a quelque chose dans ce monde et qu’en grattant, je le trouverai.

Il me semble qu’il y avait le mot plage

Figurant, tête rase de bagnard,
Animal empaillé,
En mots qui est-tu ?
Il me semble qu’il y avait le mot plage,
Il me semble que tu étais le mot plage,
Etoffe plissée, qui ondule en paroi concave,
Un rose sur le motif vert,
Quelque part, mais où ?
Morts pendant la guerre,
Enterrés en Suisse,
Les mots tournent,
Il me semble
Qu’il y avait une brèche.

Une certaine aisance

Lorsque l’on est pressé de rejoindre la gare, et que l’on double le pas rue Henri Barbusse, on ne prête pas attention aux gens que l’on dépasse sur le trottoir, que l’on regarde à seule fin de mieux les éviter. Cette fois pourtant, pour la première fois, un homme m’emboite le pas, il ne me suit pas, ce qui ne serait pas si inquiétant, non, étonnamment, au moment d’être dépassé, il règle sa marche sur la mienne et nous voilà côte à côte, à avancer ensemble, comme deux ne faisant qu’un. Il commence à me parler, me félicite de mon beau pas. Il est grand, noir, élégant avec chapeau et lunettes fines. Il aurait l’âge de mon père. Je me surprends à accorder ma marche à la sienne, à prendre garde à son rythme à lui aussi, je ne dois plus accélérer, je ne peux pas, il m’a parlé, nous sommes en conversation et je ne dois plus lui échapper. Si je ralentissais, je le trahirais aussi car son pas est mon pas. C’est étrange, je ne le connais pas, et je suis désormais privé d’être seul, j’ai trouvé mon ombre en quelque sorte, moi qui pensais pouvoir m’accommoder d’être unique, me voilà deux, et privé de moi-même.

Un flash

Pourquoi je n’aime pas ma photographie en cuisinier celle en blanc sage la photo de carnaval je suis si beau la couleur n’est pas la mienne elle m’efface elle m’a effacé depuis mes six ans je voudrais réapparaître peu importe la couleur je peux, dis?