LSD

Quelques phrases dites en fin de reportage.

INTERVIEW

Un monde en plastique – le triomphe du jetable – une série documentaire d’Alain Lewkowicz, réalisée par Somany Na

Ce soir, je ne suis pas un personnage. Il y a des soirs comme ça. On se sent plus concret que la veille. On est soi, un soi bien réel, à qui l’on souhaite longue vie et bon courage. Je suis moi, donc. Enfin je n’en doute plus. Je nage en pleine réalité. Pour de vrai. Je m’écris tel que je suis. Un sac plastique me tient compagnie. C’est tout moi, ça , le sac plastique. Avec ça, je ne triche pas. J’aurais parlé d’un Totebag, on m’aurait soupçonné. Invraisemblable ! », m’aurait dit le lecteur que je suis. Car je me connais. Plus sac plastique que Totebag. Je ne décèle pas de foi déterminée dans cette préférence. Je suis sac plastique. C’est comme ça. Une évidence qui se tient à la main. Je suis autant sac plastique que caleçon. Quoique. Peut être davantage. Etre caleçon peut parfois faire trébucher son moi, quand il se révèle mal assorti. Alors qu’avec un sac plastique,  je le répète, je me sens moi et je le dis.  Je le dis tout bas. Pas tant de quoi se vanter. Mettons, je l’écris. C’est ainsi que je ne perds pas de vue celui que je suis. Esquisse rapide. Homme,  moins de trente ans, mais pour de moins en moins longtemps, portant costume et sac plastique. Là, je mens. Le sac plastique, ça n’est plus tout à fait moi. Il ne m’appartient pas complètement. Il est de passage. Mais être moi, aujourd’hui, sans sac plastique, je ne le saurais. Car le sac plastique est l’être le plus vivant que j’ai rencontré depuis longtemps. Il m’accompagne. Je le porte, il me suit. Grâce à lui, le poids de la journée ne pèse plus sur mes épaules. Tout est là, à côté de moi, rangé dans mon sac plastique. Il  y a là tout ce que je rapporterai avec moi.

Nous deux comme roi et reine

Nous deux comme roi et reine, mon amour, ils sont à genoux, à genoux, les vois-tu, ils attendent, ils nous attendent, ils nous ont reconnus, mon amour, leur peine, comme leur peine est lourde, sauvés, sauvés, ils seront sauvés, muets de vénération, je suis celui qui monte sur la chaise, abandonnée depuis si longtemps sur leur plage déserte, celui qui harangue la mer démontée, elle se retire à mon chant, je suis le vent qui passe sur leurs joues, ils pleurent, ils pleurent de nous aimer, mon amour, nous deux comme roi et reine, nous nous sommes donnés au peuple que l’on ne voit pas, et moi qui les élève, et moi, visiteur au-delà d’eux-mêmes, avec toi, ô ma reine, je suis leur procession, je marche et eux me suivent, comme ma voix porte au loin et eux muets, muets, à m’écouter seulement, à m’écouter venir, annoncer la nouvelle, nous deux comme roi et reine, mon amour, je les guéris, je suis celui qui les pénètre et les féconde, peuple triste et assoiffé de nous, affamé de ma lumière, la nuit, dans le sommeil, j’entre par effraction dans leur âme, je vole au-dessus d’eux, peuple des abimes, peuple sans rêve, je vous apporte le rêve, je suis le destin qui vient, la révolution des abîmes, il n’y avait rien, et nous deux, comme roi et reine, mon amour, nous sommes tout, le tout est venu, les démons nous ont fui, peuple enfermé dans la gangue de la terre, je vous ai libéré, je suis votre liberté, je vous soulève, et par mon souffle, vous voilà de retour à la vie, ô, ma reine, vois comme ils sont riches de nos regards, vois comme ils reçoivent l’espérance, ils n’espéraient plus, et voilà qu’ils reçoivent notre suprême bien, peuple démonté par la misère de notre absence, peuple des marais et des caves, peuple outragé, peuple brisé, je vous ai élu comme mon royaume, et nous deux, comme roi et reine, mon amour, leur clameur est notre triomphe, ils danseront jusqu’au matin, je suis leur victoire, ils ne m’attendaient plus, et je suis venu, je suis venu car j’étais là, et ma présence est ce qu’il y a de plus beau dans leur monde, dans ce monde où l’on étouffe, nu de douleur, je déclare le bonheur, leur droit à ma vie, leur droit d’être par ce que je suis, leur chair est ma chair qui par moi nait et meurt, nous deux comme roi et reine, mon amour, ils sont mon sang, et je le ferai couler, je me baigne dans leur sang, amour innombrable, viens ma reine, et bois l’offrande de ton peuple, ce peuple qui est mien, ma créature, ma mort, mon adorable, mon feu de joie. Nous deux comme roi et reine, notre pouvoir, mon amour, sois fière, sois fière de ton peuple, c’est pour eux, pour eux seulement, que j’ai forcé les portes de la vie.

Au Cap Ferret, l’hiver

Cela s’appelle une vie hors saison. Ça se passe au Cap Ferret, l’hiver. Hors saison comme un moment où l’on revient à l’essentiel, plus ou moins vivant, en attendant les beaux jours. On fait le portrait de la vie d’un autre, comme cet autre fait notre propre portrait. Et que l’on prenne le portrait d’un autre ou le sien propre, on a la curieuse impression de se retrouver avec soi, dans le flou.

Je me suis dit que ce visage autre raconterait une histoire. Et lui aussi m’a choisi pour raconter une histoire, son histoire, sa propre histoire, en quelques symboles noirs. J’ai eu ce sentiment étrange de devenir le personnage de ses cauchemars, de tenir un rôle de figurant dans ses propres images.

J’ai pensé, moi, que ses histoires, on les verrait sur son visage, on les ferait naître de son visage, et je l’ai fait parler, parler, parler. Dans son récit, j’ai trouvé la fragilité, le doute, la peur et lui comme moi avons imprimé ces mots sur les images que nous prenions l’un de l’autre, comme on marque un territoire de la lumière de ses propres sentiments. On a toujours beaucoup d’imagination au sujet des autres. Mais le modèle est plus ou moins docile, il a son existence propre, son portrait nous échappe largement et je ne suis pas sûr que nous nous soyons vraiment compris.

Face à soi, les choses sont toujours plus difficiles, l’autoportrait rencontre le pire épouvantail qui soit, soi-même, l’autoportrait reste sous le masque. Je n’ai pas une idée très précise de moi et on a beau se dire sois honnête, ne triche pas, ne te cache pas, ne te cache pas, ne te cache pas, on appréhende de se démasquer, on ne sait pas très bien quel masque on pourrait retirer, on ne sait pas quels sont les masques que l’on a, combien de masques il faudrait retirer pour arriver à soi, et si même on trouvera quelqu’un, au dernier masque.

Il y a trop de questions. On est rarement soi en une seule image fixe, on a toujours envie de reprendre la route. Mais, au moins, en attendant une pleine saison, on se parle, à soi-même, comme à un inconnu, comme si l’on était un territoire, presque le dernier, qui reste à découvrir.

Reine de beauté

Depuis que je suis poule, j’ai une patte, toujours la même, qui chaque jour gratte le sol. On aura beau m’avoir coupé les ailes comme dans tout élevage qui se respecte, je sais qu’il y a quelque chose dans ce monde et qu’en grattant, je le trouverai.