Nous deux comme roi et reine

Nous deux comme roi et reine, mon amour, ils sont à genoux, à genoux, les vois-tu, ils attendent, ils nous attendent, ils nous ont reconnus, mon amour, leur peine, comme leur peine est lourde, sauvés, sauvés, ils seront sauvés, muets de vénération, je suis celui qui monte sur la chaise, abandonnée depuis si longtemps sur leur plage déserte, celui qui harangue la mer démontée, elle se retire à mon chant, je suis le vent qui passe sur leurs joues, ils pleurent, ils pleurent de nous aimer, mon amour, nous deux comme roi et reine, nous nous sommes donnés au peuple que l’on ne voit pas, et moi qui les élève, et moi, visiteur au-delà d’eux-mêmes, avec toi, ô ma reine, je suis leur procession, je marche et eux me suivent, comme ma voix porte au loin et eux muets, muets, à m’écouter seulement, à m’écouter venir, annoncer la nouvelle, nous deux comme roi et reine, mon amour, je les guéris, je suis celui qui les pénètre et les féconde, peuple triste et assoiffé de nous, affamé de ma lumière, la nuit, dans le sommeil, j’entre par effraction dans leur âme, je vole au-dessus d’eux, peuple des abimes, peuple sans rêve, je vous apporte le rêve, je suis le destin qui vient, la révolution des abîmes, il n’y avait rien, et nous deux, comme roi et reine, mon amour, nous sommes tout, le tout est venu, les démons nous ont fui, peuple enfermé dans la gangue de la terre, je vous ai libéré, je suis votre liberté, je vous soulève, et par mon souffle, vous voilà de retour à la vie, ô, ma reine, vois comme ils sont riches de nos regards, vois comme ils reçoivent l’espérance, ils n’espéraient plus, et voilà qu’ils reçoivent notre suprême bien, peuple démonté par la misère de notre absence, peuple des marais et des caves, peuple outragé, peuple brisé, je vous ai élu comme mon royaume, et nous deux, comme roi et reine, mon amour, leur clameur est notre triomphe, ils danseront jusqu’au matin, je suis leur victoire, ils ne m’attendaient plus, et je suis venu, je suis venu car j’étais là, et ma présence est ce qu’il y a de plus beau dans leur monde, dans ce monde où l’on étouffe, nu de douleur, je déclare le bonheur, leur droit à ma vie, leur droit d’être par ce que je suis, leur chair est ma chair qui par moi nait et meurt, nous deux comme roi et reine, mon amour, ils sont mon sang, et je le ferai couler, je me baigne dans leur sang, amour innombrable, viens ma reine, et bois l’offrande de ton peuple, ce peuple qui est mien, ma créature, ma mort, mon adorable, mon feu de joie. Nous deux comme roi et reine, notre pouvoir, mon amour, sois fière, sois fière de ton peuple, c’est pour eux, pour eux seulement, que j’ai forcé les portes de la vie.

Au Cap Ferret, l’hiver

Cela s’appelle une vie hors saison. Ça se passe au Cap Ferret, l’hiver. Hors saison comme un moment où l’on revient à l’essentiel, plus ou moins vivant, en attendant les beaux jours. On fait le portrait de la vie d’un autre, comme cet autre fait notre propre portrait. Et que l’on prenne le portrait d’un autre ou le sien propre, on a la curieuse impression de se retrouver avec soi, dans le flou.

Je me suis dit que ce visage autre raconterait une histoire. Et lui aussi m’a choisi pour raconter une histoire, son histoire, sa propre histoire, en quelques symboles noirs. J’ai eu ce sentiment étrange de devenir le personnage de ses cauchemars, de tenir un rôle de figurant dans ses propres images.

J’ai pensé, moi, que ses histoires, on les verrait sur son visage, on les ferait naître de son visage, et je l’ai fait parler, parler, parler. Dans son récit, j’ai trouvé la fragilité, le doute, la peur et lui comme moi avons imprimé ces mots sur les images que nous prenions l’un de l’autre, comme on marque un territoire de la lumière de ses propres sentiments. On a toujours beaucoup d’imagination au sujet des autres. Mais le modèle est plus ou moins docile, il a son existence propre, son portrait nous échappe largement et je ne suis pas sûr que nous nous soyons vraiment compris.

Face à soi, les choses sont toujours plus difficiles, l’autoportrait rencontre le pire épouvantail qui soit, soi-même, l’autoportrait reste sous le masque. Je n’ai pas une idée très précise de moi et on a beau se dire sois honnête, ne triche pas, ne te cache pas, ne te cache pas, ne te cache pas, on appréhende de se démasquer, on ne sait pas très bien quel masque on pourrait retirer, on ne sait pas quels sont les masques que l’on a, combien de masques il faudrait retirer pour arriver à soi, et si même on trouvera quelqu’un, au dernier masque.

Il y a trop de questions. On est rarement soi en une seule image fixe, on a toujours envie de reprendre la route. Mais, au moins, en attendant une pleine saison, on se parle, à soi-même, comme à un inconnu, comme si l’on était un territoire, presque le dernier, qui reste à découvrir.

Reine de beauté

Depuis que je suis poule, j’ai une patte, toujours la même, qui chaque jour gratte le sol. On aura beau m’avoir coupé les ailes comme dans tout élevage qui se respecte, je sais qu’il y a quelque chose dans ce monde et qu’en grattant, je le trouverai.

Il me semble qu’il y avait le mot plage

Figurant, tête rase de bagnard,
Animal empaillé,
En mots qui est-tu ?
Il me semble qu’il y avait le mot plage,
Il me semble que tu étais le mot plage,
Etoffe plissée, qui ondule en paroi concave,
Un rose sur le motif vert,
Quelque part, mais où ?
Morts pendant la guerre,
Enterrés en Suisse,
Les mots tournent,
Il me semble
Qu’il y avait une brèche.