Le tremblement délicat du monde

Découvert presque par hasard, le livre d’Emmanuelle Gabory, à Tanger tout va bien… m’a immédiatement ému. Composé de silences, d’images très délicates, tremblées ou pas, construisant un climat envoûtant, cet ouvrage écrit le jour, mais composé pour une grande part la nuit à l’objectif, s’offre comme une succession de seuils, de points de passages, de […]

via Le tremblement délicat du monde, par Emmanuelle Gabory, photographe — Le blog de Fabien Ribery

Du milieu d’eux

« Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »

Malte Laurids Brigge (Rilke, par temps froid)

De quoi est fait le monde

« Avoir cherché à vivre avec ceux que jusque-là la photographie s’était contentée de voir. Avoir tenté de dire ce qui n’a pas été dit : qu’il n’est pas acceptable pour le photographe de n’être qu’un voyeur. Avoir tenté de voir ce qui n’a pas été vu. Avoir tenté de faire de situations vécues une œuvre, aussi imparfaite soit-elle. N’avoir jamais renoncé à vivre en prenant pour excuse la photographie. Avoir voulu abolir toute distance avec mon sujet. Avoir voulu mettre en pratique, à mes risques et périls, une vérité ancienne : le monde n’est pas fait de ce que nous voyons, mais de ce que nous sommes. »

Antoine d’Agata

Maintenance des escaliers mécaniques

Si par inadvertance, et pour leur malheur, on me confiait la maintenance des escaliers mécaniques, je découvrirais sous la trappe une plaque de tôle. Sur la plaque, il y aurait inscrit cette mention : « tôle non porteuse », et je comprendrais alors ma vanité. Est solide ce que l’on ne sait pas lire. Les apparences ne savent porter nos pas. Avance, toi, d’abord, avec ta respiration de voyante, je te suis.

Il me semble qu’il y avait le mot plage

Figurant, tête rase de bagnard,
Animal empaillé,
En mots qui est-tu ?
Il me semble qu’il y avait le mot plage,
Il me semble que tu étais le mot plage,
Etoffe plissée, qui ondule en paroi concave,
Un rose sur le motif vert,
Quelque part, mais où ?
Morts pendant la guerre,
Enterrés en Suisse,
Les mots tournent,
Il me semble
Qu’il y avait une brèche.