Farandole

I.
Sur l’autoroute cent cinquante-quatre
Vers cinq heures du soir
L’or solaire de Californie ruisselle sur les capots
Dodge
Chrysler
BMW
Buick
Toyota

II.
Sous une pluie d’étoiles, chacun attend, le dîner, une sainte, les restes d’un grand lac.
Ce n’est pas la bonne route, les restaurants sont complets pour la Saint Valentin.
Comme s’il pouvait fuir la pluie des étoiles, notre caillou hésitant craque sous nos pas.
Il n’a pas de couleurs, valet, je ne suis pas votre valet, dit-il. Ce soir on va danser.

III.
Il ronfle dans le train, enfin on l’écoute,
Mais on désapprouve, où descend-il ?
Ici on ne sait pas comment faire pour le réveiller, ça nous tue.
On aimerait qu’il fasse comme les autres
Il connaîtrait la valeur du point
Et achèterait une cabane à oiseaux,
C’est tout comme inventer un monde
Nourrir, nourrir tout le petit monde,
Et l’espoir naît et lie les gens de la plaine.

IV.
Met son manteau, client
Nettoie ses doigts sales sur sa chemise
L’était écrasé nu dans sa laideur
Grosse galère sur sa route
Si tu veux comment ne pas faire
Paramètre fléau aux seins nus.

V.
Sur les traces je me poursuis et puis je m’avance
Et puis je Maba, papa, et puis je me barre, je me bats
J’ai ma BA, tu rentres tard ce soir, puis je m’abats
Non ! Non !

Je me suis mis en joue, cible mouvante.

Rétracté, j’ai faim de moi, de trucs de moi que je pourrais bouffer
Tiens-toi bien sous la dent, fier
Lentement, pas de geste brusque, ajusté, tire
Mourir content, mais
Je n’arrive pas à me saisir
Le procédé, je n’ai pas trouvé le procédé
Homme autour, pas dedans
Me ferait advenir, bonheur du chasseur
Mon bonheur chasse
Mourir content.

VI.
Avec ma canne tendue, fesses en arrière, refusant la pente,
Je me déploie lentement, on dirait les ailes du pélican.

Les idioties

A cet instant, je m’imagine écrire un sandwich au poulet.
La poésie est un sandwich au poulet.
Il est midi. Nous sommes un mardi de janvier.

Déjà, j’avais pressé la serveuse de la boulangerie. « Dépêche-toi, vendeuse, nous sommes fendus. »
Elle m’a rendu la monnaie sur le ticket restaurant.
On n’écrit jamais aussi bien que sur les idioties.

Le sandwich tombe par terre, malchance, pour une fois qu’il était au poulet.
Il est tombé par terre parce que j’écris trop vite.
Haro sur les disséminés, illusion du sandwich considéré comme un tout.

Je vais vite oublier ce sandwich, que je m’imagine avoir écrit.
Celui qui me fait de la peine, c’est le poulet, mort pour rien.
Je suis maladroit, le trottoir est sale.

Je ne sais rien du cheminement du poulet, ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu, comme il est passé de l’élevage à l’abattoir, de l’abattoir au sandwich.
Je ne saurai rien jamais du goût du sandwich, rien de celui du poulet.

Je m’imagine à la place du poulet. Je pourrais écrire quelque chose comme « je reprendrais bien un peu de temps ».
On ne sait rien du rêve des poulets. Peut-être le poulet avait-il des rêves.
Il n’a pas compris sa vie, il n’est pas le seul, ce n’est pas une question d’intelligence, moi non plus je ne la comprends pas.
J’écris : « les êtres ne disparaissent pas, ils vont quelque part garnir le sandwich de celui qui les mange ».

Moi, l’écriture me laisse sur ma faim, toujours quelque chose tombe à côté, de toute façon, ça ne nourrit pas, et je n’ai plus d’argent pour aller à la boulangerie, qui, je m’en souviens maintenant, est toujours fermée le mardi.

Quand les forces magiques viendront-elles à moi ?

Je suis né

Je suis né. Plusieurs fois.
La première fois, j’apportai une serviette avec moi.
La deuxième fois, je promenais le chien. Ma mère n’était pas contente. Elle m’appelait le clébard. Elle aurait préféré que j’apporte une serviette.
La fois suivante, je lui dessinais la carte des promenades.
Une fois, je n’avais pas mis la table. J’ai dû revenir plus tard.
A chaque fois que j’hésitais, je naissais à nouveau. Je ne sais, de ma mère ou de moi, qui se trouvait le plus fatigué.
Une étoile me croisait. Je naissais.
Je me souviens, j’étais né un soir de juillet. Il faisait chaud.
Un jour, je suis né, et c’était déjà aujourd’hui, je n’avais rien à me mettre.
Une  nouvelle naissa.ce. Il manquait un « n ». Je recommençais.
J’étais né. J’étais né sous la forme d’une bouteille, j’avais une étiquette rouge sang collée sur le ventre, une malédiction.
A chaque fois que je naissais, je m’attendais à une fête, j’étais déçu, cela pouvait durer longtemps.
Je ne pisse pas droit, on pourrait passer une vie à naître.
Je suis né. Je suis né. Je suis né. Je ne me compte pas.
Je suis né, j’ai dit papa maman et je suis parti au travail.
Plus vieux je suis né encore, à la va vite, par-dessus cul, ma mère était déjà partie.
Je suis né, j’avais le moi triste, je suis né, toujours un truc qui n’allait pas, le jour était gris, tous se battaient dans les rues, je ne trouvais pas ma place, il pleuvait du sale, alors non, tout aurait été à refaire.
Par erreur, je suis né un jour en poule sur un mur qui picote du pain dur. J’étais et la poule, et le pain dur. J’avais mal à la tête. J’étais déjà trop vieux.
Maintenant je nais peu. Je m’ajoute ou plutôt je me retranche à mesure que je nais.
Je n’arrive plus à savoir si je suis vivant parce que je nais ou si à naître je perds mon temps. Est-on plus vivant de passer une vie à naître ?
Mon père n’a jamais achevé l’installation de train électrique qu’il me destinait pour me décider à naître. Comme je me méfiais, je ne suis pas tout à fait né.
Qui me porte dans ses bras, qui a dans la bouche une histoire pour enfants consolante, me fait naître.
Tout un peuple chante, petit garçon il est l’heure d’aller te coucher, alors je nais.
Moi, je préfère naître avant que la nuit ne vienne.
Je ne suis pas né sans mon téléphone, ce n’est pas possible.
Je mets pied à terre, j’amarre un curieux bateau, je suis né, c’est-à-dire que je suis arrivé à un port dont je ne repartirai pas. Ou alors, si je veux partir, je dois naître encore.
Je forme une tache. Non, un point bleu, ces choses-là arrivent de temps en temps. Ne pas baver.
Je suis né. Je suis né. Je suis né. J’étais des millions, des signes, des noms, à faire et quoi faire.
Je nais, je ne suis pas à l’échelle, je suis au 1 :10ème.
Le grand cheval à six têtes crie : ça ne se passe pas comme ça on ne peut naître à l’infini. Pourtant, lui, il a bien six têtes, comment a-t-il fait, on ne peut se greffer toutes ses têtes en une seule fois.
Je nais. J’achète illico un livre d’exercices. Avec des verbes.
Naître est très simple, tu marches jusqu’à ce que tu tombes.
Ça sent le brûlé. Je recommence.