La donna è mobile

Il n’y a plus de trains couchettes. Presque plus. Si bien que je pensais, mon amour, que j’en aurais bientôt, très bientôt, fini avec ces traversées de nuit verticales. Je nous voudrais à même horizon tous les deux. Je ne peux t’aimer bien si je sens ta présence seulement d’en-dessous, moi trop près du sol, toi trop en l’air. Ne jamais pouvoir te toucher, ne jamais, à travers la couchette, sentir ta respiration. Elle s’échappe au plafond et jamais ne retombe sur ma terre.

Mais voilà, comme dit la chanson, mais voilà. La donna è mobile. Pourquoi les femmes s’accrochent-elles au plafond, comme un mobile enfantin, comme une araignée joueuse ? Le lit de la femme n’est jamais à hauteur d’homme, comme une malédiction. Là où tu dors : j’ai vu le lit accroché en plein ciel, le lit d’une croqueuse de nuages, peut-être. Je regarde ton lit au-dessus de mon nez. L’image d’un amour impossible, drôle de vice, ou au contraire morale contraire de la femme là-haut et de l’homme si bas. Tu sommeilles dans les hauteurs, je dors sur l’herbe fraiche de la nuit, homme à terre, pas d’autre souffle de toi que le vent, pas d’autre désir mouillé que la pluie ou les embruns de la mer si proche. Même sur la pointe des pieds, même en grimpant dans les arbres, tu resteras hors de moi, plume au vent. Décidément, une peau d’homme est de trop faible portée.

« La lumière de la lune ne te dérange pas ? Dors-tu ? » Ta voix en rêve. Est-ce assez ?

Une homme range sa chambre

C’est, si je me souviens bien, vers l’âge de quarante-cinq ans que je commençais à ranger ma chambre.  Je regardais au plus près de moi et je dus convenir que j’avais laissé le désordre s’installer. Les piles de documents ne tenaient plus droit. Le papier était devenu dérangeant. Je ne savais plus où poser les pieds. Par moments, mon équilibre était menacé. J’adoptais donc la seule méthode de rangement que je connaissais. J’entassais le papier dans de grands cartons en attendant que quelqu’un veuille bien les enlever. J’avais abusé de tous les aide-mémoire possibles, le peuple de la mémoire avait envahi ma chambre, il fallait, oui, que je me débarrasse de ces papiers. Quand j’exhumais le plancher de ma chambre, comme on découvre à force de patience une cache ancienne, je me fis une réflexion dérangeante. Je remarquais alors que ma chambre n’avait pas de lit. Et je fus surpris de constater que ce lit ne m’avait pas manqué. Il était absent depuis si longtemps que j’avais perdu le sommeil sous une latte de bois. Dans le vide qui m’entourait, je voulus prendre une décision. J’esquissais le projet d’acheter le lit dont je m’étais privé. Mais je dus bientôt me rendre à l’évidence. Ma chambre était trop petite pour un tel investissement. Je renonçai.

La chambre rouge

Souviens-toi de la sauvage destruction du père
Vous êtes partis avec les couverts
Alors lui le père ne pouvait
Plus rien
Faire de ses mains
Plus rien manger
Il s’est mis à gonfler
A vous écrire
A même la boite aux lettres
Ses cris d’abandon
D’homme relégué seul
Dans une ile lointaine
Il n’a pas terminé
Le chemin de train électrique
Tout était prêt pourtant
J’ai oublié où sont passées
Les locomotives des enfants.

La maison de la souffrance

Tu vends pour pas cher
Le charme de la douleur
Toute la société souffre
Et pleure
Et fréquente ta maison.
L’enfant
Travaille-la en cabinet
Confie-la au tiroir secret
Remets-lui le certificat
Qui la mènera à ta maison.
Elle est un immeuble sans étage
Où la dignité se vend, s’achète
Se dégrade et se désespère.
Bonne petite
Elle mange ton pain noir
Rit de toutes les plaies
Qui saignent sur la scène du théâtre.
Elle a changé grâce à ta maison
Tu l’as redressée en chose
Racoleuse et angeline
Une consistance close.