Les hommes empêchés

Celui-là
N’arrive pas à manger son jambon.
Celui-là n’arrive pas à digérer.
Celui-là voudrait savoir comment faire pour partir à la chasse à la baleine.
Celui-là achète une boule à neige et ne sait pas s’il pourra la garder chez lui.
Celui-là avait une vie bruyante ; elle est partie.
Celui-là ne comprend rien à l’amour ;  il oublie toujours de fermer les parenthèses.
Celui-là voudrait fabriquer une véranda pour regarder dehors.
Celui-là a vue sur la mer.
Celui-là croit au système D.
Celui-là fatigue son érection, se pense en cheval débandant.
Celui-là n’est pas un montreur d’ours.
Celui-là a peur que ses cendres ne finissent dans la boue.
Celui-là a bien quelques idées de solitude.
Celui-là se répète de le dire.
Celui-là relâche son corps mais c’est trop tard.
Celui-là-là a mis son Nord à l’abri du vent ; il ne sait jamais comment ça pourrait venir.
Celui-là en assez d’être dépassé par les mouettes sur les trottoirs.
Celui-là se félicite de ne pas avoir trop chaud, au moins.
Celui-là aime quand le sèche-linge s’arrête ; il ouvre le hublot, ses chaussettes sont sèches.
Celui-là est plus inquiet ; une chaussette attend l’autre dans la machine qui tourne encore.
Celui-là épie la voisine ; elle lui offre son dos.
Celui-là dévore son prochain en guise d’éternité.
Celui-là est son propre labyrinthe.
Celui-là a peur que le ferry ne heurte le quai.
Celui-là la voudrait-temps.
Celui-là est un étranger, plus qu’avant.
Celui-là rature le mot Adieu.
Celui-là a eu enfant un agneau à bascule.
Celui-là peint bleu sur bleu.
Celui-là vire à la pluie.
Celui-là trouve qu’il y en a trop pour les écrire tous.
Dans la crise du papier, celui-là ne mordra pas dans le stock.
Celui-là marche toute la nuit dans la chambre et ouvre les portes.
Celui-là est paresseux, faut-il aller le chercher en dansant du ventre ?
Celui-là a posé son fils trop lourd sur une plaque d’égout.
Celui-là a eu aujourd’hui une minute de soleil ; il ne saurait dire combien elle lui a fait mal.
Celui-là s’éloigne et touche au but.
Celui-là parle à des êtres imaginaires ; ils lui répondent.
Celui-là est le dernier lecteur du dictionnaire.
Celui-là se mettra un jour à parler ; on ne l’attend plus.

Membrane plane

Elle est la grande prématurée
Ensanglante les draps fous

Elle est son trompe-l’œil
Qui couronne la forêt

Elle est la haute silhouette
Ses jambes ensauvagent

Elle est la saison infinie
Elle la noie dans les flaques

Elle est balustrade
Et aveugle la danse

Elle est le florilège
Ses défausses communes

Elle est le nu sans projet
L’accueil de la maison des pauvres

Elle découvre la peinture
S’embarrasse à poser

Idée d’un souvenir

A l’abri de la cheminée
Les fleurs de l’ombre sur le toit
Rosacées en gouttes de lumière.
Désappareillées
Les tuiles luisent au matin.

Elle : « Je vous sens si près. »
Lui : « Un air d’Italie. »
Elle : «  Vous avez donc ce matin en terrasse guetté l’humidité et ressenti l’appel d’un désir féminin ? »
Lui : « Malgré cette cheminée sombre comme le maître du lac, j’ai voulu tout mettre à bas et lécher les tuiles. Y passer la langue. »
Elle : « Les cheminées vous gênent ? »
Lui : « Celle-ci était d’une austérité sans rapport avec l’humidité de la couleur rosace. Tuile et cheminée, leur  couple ne collait pas. »
Elle : « Tout cela pour une petite fumée ? »
Lui : « Il vous faudrait coiffer la cheminée pour que je puisse lutiner la tuile à mon aise. »
Elle : « La cheminée cache bien son jeu, vous faites fausse route. »
Lui : « Pardon, naïvement, j’avais vu la pierre érigée de la cheminée comme un sexe d’homme. »
Elle : « Vous n’avez pas compris qu’il y avait deux femmes, l’une au sexe couché, l’autre s’étirant vers le ciel, l’une de plan et l’autre de profondeur ? »
Lui : « Humidité et chaleur, je n’oublierai pas. »