L’enterrement d’une culotte au nom de bord de mer

Vous me dites, « je ne sais pas comment, j’ai perdu ma culotte en tentant d’accrocher le dernier train. Voilà qui n’est pas banal, cela m’a fait réfléchir ». Chacun sait que l’on ne sait jamais, justement, où nous mènera une réflexion et nous voilà tous deux au pied d’un arbre, dans une forêt humide malgré l’été. Une culotte, à la fois, ça n’a pas de personnalité, et pourtant, il y en a une que l’on a trainé des années, très longtemps, trop longtemps ont dit certains – mais au nom de quoi ?– avec une marque au nom de bord de mer qui relie à l’enfance, à la jeunesse, alors que le sexe, les yeux des autres ont de plus en plus choisi d’explorer la face cachée de la femme. On se vivait encore autre dans cette culotte où l’on avait rêvé avant de faire, il y a un lien que l’on s’est refusé à couper.

« Maintenant qu’elle est tombée », dites-vous, « je sens bien qu’il faut que je passe à autre chose, c’est comme si je m’étais imposé une liberté. Mais avant, comme je suis sentimentale, comme les rites et leurs chants me bouleversent, il nous faut un enterrement digne d’elle, les amis d’Emmaüs ne comprendraient pas ce que l’on porte avec une telle culotte, une presque relique que je pourrais déjà vénérer si j’avais un poil de religion du bas-ventre. Mais voilà, je suis encore une mécréante, bientôt pénitente, si vous voulez bien vous charger de cette sale besogne… Je ne vous vois pas en croque-mort, rassurez-vous, plutôt croque-madame ».

Savoir rendre service, c’est difficile, pourtant, je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais refusé les enterrements. Je dis, « peut-être suis-je un fossoyeur de passés, de petits rêves disparus qui font pleurer, vous savez, j’ai enterré des poissons rouges, un lapin nain, alors une culotte, je devrais y arriver. Vous m’auriez demandé le chien du voisin, un mari, je me serais posé des questions. Une culotte en revanche, c’est dans mes cordes, et si cela prête à conséquences, tant mieux pour vous, tant mieux pour nous même, si cela nous donne le goût du culte ».

J’ai ma petite pelle de plage rouge à pâtés de sable, c’est une terre forestière très meuble, je choisis la profondeur plutôt que la largeur de la fosse. Je transpire un peu, vous dites que cela me va bien, et que me voir travailler, moi qui parais un peu queue en l’air n’est pas déplaisant. Besogneux. Joli mot, jolies choses. Bon, n’allez pas croire que l’on y passera la journée. Vous avez vos impatiences, vous voulez passer aux rites, je passe ici sur leur nature exacte pour que nul ne conclue à une profanation qui n’en est pas une, plutôt une renaissance, une sorte de baptême cul par-dessus fosse. Vous lâchez enfin le vieux tissu que vous avez gardé dans vos mains, ou était-ce dans la bouche pendant tout le temps du rite, on se rebricole un peu, et puis on regarde la disparition prochaine de la culotte au nom de bord de mer. Les joues rouges, on prend de la terre dans les doigts et on laisse filer cette terre peu à peu pour recouvrir le pâle éclat d’une vie révolue.

On sent que vous avez reçu la grâce, « faire le bien », murmurez-vous en restant à genoux.

L’auto-tamponneuse

Excédé par la violence, tu remises la numéro neuf. Pour l’amour, tu pensais à autre chose. Les femmes acculées en coin de piste, manœuvrées par la bagnole, elles ont menti. Corniaud, tu pensais être l’as du volant, elles étaient plus fines, c’est elles qui t’ont attiré en souricière. Après la poursuite, sans penser à pourquoi, on se tape le caoutchouc, on se projette en l’air, heurt frénétique, au son d’une musique dépareillée de dance floor, le fanion rouge automobile s’agite, et puis rien, et puis ça repart pour un tour. Tu comprends mieux comment ceci a pu tout entier être béni par le patronage.

Et pourtant, quand tu y penses, même au centre du village, même devant Maman, c’est un peu étrange, non, tous ces mecs et toutes ces nanas qui matent des accidents avidement recherchés. Suspect même. Personne n’est dupe. Chacun sait bien expliquer qu’on va rarement tamponner de face, voir le visage de l’autre, si proche, crier sa peur et son plaisir, et que l’on préfère prendre la voiture de l’autre par derrière. Comme c’est étrange, cette brutalité de la prise par le choc arrière. Pourtant, tout le monde aime cela, toi aussi tu as aimé cela, il y a ce grand son de surprise, le fort rebond puis quelques instants avant de reprendre le volant, bord contre bord, ensemble rester sur place.

Tous les vices sont dans la foire, penses-tu, les voyeurs qui regardent les tape-culs, et puis ces équipages qui se tamponnent en couple. Deux hommes au volant cherchent deux femmes en chasse arrière. Se mettre à deux pour trouver du plaisir à quatre. Où voit-on cela ailleurs que sur ces pistes foraines ? Là, aussi, cette voiture trop petite pour lui, si énorme, qui part tamponner une femme minuscule, comme écrasée par le choc sous projecteurs tournoyants. Les plaisirs tournent la tête, c’est à qui tamponnera le plus ces après-midi de vacances, qui en perdra la voix, on sort fatigué d’avoir oublié sa vertu, et pourtant, que s’est-il passé ? A part ce mal à la nuque, aucun souvenir.

Homme sans casque, tu l’invites elle, qui a si peur de monter en voiture. Un grand lit, ce n’est pas une piste, plutôt une permanence. Tu la mordras dans le temps. Toujours imaginer autre chose.