L’heure Virginia

Elle ne pouvait faire mieux, Virginia, que m’enfermer dans sa chambre à verrous. Elle appelle ça le supplice de l’œillade. Quel supplice ? Sentir son oeil jour et nuit à travers le verrou ? Savoir qu’elle me zieute, qu’aucun de mes gestes ne saurait lui échapper ? J’en bande !

Les premiers temps, j’ai senti cette peur que ressent le nomade du désert quand il se couche nu sur le sable, offert aux regards des étoiles. Il se sent un peu petit sous ces yeux d’or. J’ai d’abord fait comme eux, plantant une toile de tente au-dessus de mon corps désarmé. Et puis la tentation a été trop forte, faut-il avoir peur du ciel ? J’en ai rêvé d’être observé par Virginia, d’être scruté, de donner le moindre détail sous sa lumière crue, à travers le verrou, comme si une torche explorait mes plis et mes recoins. Fouille au corps par ses yeux curieux. A double tour de verrou.

Je baisse le caleçon dans la chambre, son oeil me baise, le verrou dirige mes gestes. Virginia. Ma main sur mon sexe est la caresse de son regard. Celui-ci sait ce qu’il veut, je fais ce qu’il veut. Grande qualité de silence, concentration sur mon érection, souffle court, j’entends la respiration de son œil.

Tous les soirs, Virginia a ses amies. Elles ont dévalisé les rayons des magasins de bricolage. Plus de verrous avec leur oeilleton à cinquante kilomètres à la ronde. Ils sont sur ma porte. Ma porte est sure, une prison aux centaines de miradors, une contrainte par corps. Pas d’échappatoire, elle est pleine de fermetures qui s’ouvrent sur des yeux voyeurs. Des yeux de femmes. Voyeuses, je les entends, elles passeraient presque par la fenêtre, elles se hissent sur la pointe des pieds, iraient jusqu’à poser leur cul sur le rebord de l’oeilleton. Je sens des nuisettes frôler les murs de dehors ma chambre. Sur le plafond de ma chambre, des centaines d’yeux brillants. Ils chuchotent puis :

« Chut, il se déshabille ! ».

Elles sont exigeantes, les amies de Virginia, elles refusent le chiqué, les  trucages, le fabriqué. Pas de show, pas de maquilleuse, Virginia me veut nature, ses amies sont venues pour faire connaissance avec le plus intime de mon intime. Par goût de l’expérience, elles lancent souvent une souris dans ma chambre. Je la mets nue elle aussi, elle rougit beaucoup, je la caresse et je donne aux yeux ce qu’ils réclament par-dessus tout, la crudité de l’amour. Sa vérité nue.

Et quand ses amies me souhaitent la bonne nuit avec leurs longs cils qui dépassent du verrou, Virginia reste encore, elle en aura encore et encore de mon corps sous sa lumière. « Ne rêve pas, tu es un paysage pour femme, un terrain pour jumelles, un terrain d’observation, ne sors pas du champ, tu existes par elle et pour elle. »

Matutinale, Virginia, l’œil au verrou demande sans rien dire « as-tu bien dormi ?».

Et si cherchais son œil, à travers l’oeilleton, j’y trouverais ton visage, mon amour.

L’aide-mémoire

Je sais qu’un jour je perdrai mes souvenirs
Il me restera la corde avant de dormir cent ans
Je passerai le doigt pour revenir sur  les instants
Noués par la rencontre avec ses yeux,
Les boules de mémoire, les chuchotis, sa peau, mes mots.
Mieux qu’un chapelet de prières,
Je fabrique ma corde à nœuds
Même si je n’aurai pas la force vieux
De refaire
L’ascension
Des premières fois,
M’envoyer en l’air, une dernière fois.
Je passe ma corde entre les mains, l’enroule autour de mon corps
Plusieurs mètres de longueurs d’amour, de langueur visage
Un peu peur parfois, double nœud pour ne rien laisser s’enfuir.
Je mastique la terre et fabrique autour des nœuds chers
Comme un nid d’hirondelle, argile, plumes et paille.
Je sens les odeurs, sa vie, nos vies et je
Tresse la fibre,
Fais des nattes de plaisirs et de rend-heureux.
Ma corde est généalogie
Autoportrait par celle qui m’a fait.
Et quand je m’oublierai, avant la grande glaciation
Chez le marchand aux puces on vendra la corde
Comme un rite d’Afrique, culte d’Océanie
Ma vie comme un art premier.