Lilliput et termaxus

Moi, il y  a un truc que je n’ai jamais compris dans les voyages de Gulliver. Comment ce type a-t-il pu s’égarer tout habillé sur une plage alors qu’il se perd dans une mer déchainée, par un temps un peu noir ? J’ai écrit à l’auteur pour mieux comprendre ce prodige ; je n’ai jamais reçu de réponse.

Moi, quand je nage à l’aventure, que je suis poussé vers la terre par le vent et la mer, que je me noie, quand je suis près de m’abandonner, que je m’abime dans un naufrage, je n’ai jamais su finir autrement que nu, tout à fait nu, sur la plage. J’ai beau répéter régulièrement l’expérience, je n’arrive pas à un autre résultat. N’est pas Gulliver qui veut.

Moi, c’est sans doute une fatalité, je n’ai jamais non plus rencontré les lilliputiens. Là encore, je ne sais pas comment Gulliver a pu s’y prendre. A chaque fois que je chaloupe et que je verse en mer, je m’échoue toujours au pied des lilliputiennes. J’atteste, sans rentrer dans les détails, que les lilliputiennes sont bel et bien de sexe féminin. Et je n’ai jamais vu d’Empereur, je ne vois d’ailleurs pas à quoi il serait utile, celui-là, mais une reine. Pour ce qui est de leur taille, il est vrai que les lilliputiennes ne sont pas très grandes, même si j’ai du mal à les apercevoir dans la position qui est la mienne. Plus que les six pouces mesurés par Gulliver pour ce qui concerne ses lilliputiens cependant. Je dirais sept pouces. La femme est un homme en plus grand.

Moi, étant nu, j’ai vécu avec une sensation physique très forte l’épreuve des cordes que m’infligent à chaque fois les lilliputiennes. Elles doivent bien être quinze cents, sous les ordres de leur reine. Moi aussi, comme Gulliver, je trouve à chaque fois mes bras et mes jambes attachés à la terre, de l’un et de l’autre côté, et mes cheveux attachés de la même manière. Je trouve aussi de nombreuses ligatures très minces qui entourent mon corps depuis mes aisselles jusqu’à mes cuisses.

Leurs pieds aux ongles vernis me picotent quand elles foulent ma peau. La roue de leurs chariots lourds de matériaux de construction, de pigments de couleur, d’encre noire pour tracer mes directions glissent si ma chair se courbe, et m’arrachent des soupirs. Ce sont des bâtisseuses, ces lilliputiennes. Elles m’échafaudent pour mieux me construire. Me plantent de panneaux pour ne pas se perdre en route. J’admire leur courage : contrairement aux lilliputiens, elles savent affronter le déluge quand je m’acquitte, sur ordre de la reine,  de ma fonction de soulagement d’urine (comme la nomme Gulliver). Et je sens en moi qu’elles creusent mes profondeurs, comme si elles voulaient m’arracher tous mes secrets.

Mais, à part ma reine perchée sur sa grande échelle, je ne vois pas les lilliputiennes, je les sens et c’est bien suffisant. Grâce à elles, je suis face au soleil, tout m’éblouit.

J’ai mis longtemps à comprendre ce qu’elles cherchaient. Et j’ai fini par sentir qu’elles me marquaient par tous les bouts, qu’elles mesuraient, qu’elles embellissaient, chaque extrémité digne d’attention. Elles cherchent la vérité du gros-bout et du petit-bout. Là où Gulliver a échoué à permettre aux lilliputiens de trancher leur querelle, je me flatte d’aider du mieux que je peux mes lilliputiennes.

Elles ont fini, avec une technique qui force mon admiration, et qui souligne combien ce peuple de lilliputiennes maîtrise les technologies de pointe, par repérer le potentiel d’élévation qu’avait au-dessous de mon nombril ce qu’elles appellent désormais le « grand bout ». Lequel est à bonne hauteur de lilliputienne. Chaque jour, elles le serpentinent, le dressent vers le ciel, et attendent le miracle renouvelé. Elles pensent désormais savoir par où doivent être cassés les œufs à la coque (elles ont bien raison), et maîtrisent leur art à la perfection. Quand c’est fête, elles coiffent le monument de leur beau drapeau de peuplade intrépide. Chaque soir, elles ferment ma colonne à l’aide de trente-deux cadenas. Je jouis grâce à elles d’une santé parfaite et d’une paix d’esprit inaltérable.

Vous comprendrez que, comme Gulliver, je ne sois pas pressé de rentrer chez moi. Et comme lui, je serais tenté d’écrire « loin de songer à conquérir leur pays,  je voudrais plutôt qu’on les engageât à nous envoyer quelques-unes de leur nation pour civiliser la nôtre, c’est-à-dire pour la rendre vertueuse et plus raisonnable ». Il est temps en effet d’apprendre la vertu et la raison, de la comprendre pour ce qu’elle est.

Le petit jardin d’Italie

Je te raconterais l’Italie, les teatrini, les tâtons. Un trois pièces de terre cuite. Dans une chambre un lit en fuseau. Toutes s’y glisseraient sans rien voir. Toi m’écoutant à travers la paroi. Tu cognerais contre les murs, à les faire tomber. Dans les décombres, tu ramasserais les fragments des douces vies. Tu les peindrais. Tu décorerais une brique : elle aurait le visage d’une femme.