Nuit de dédicaces

Faut se lancer dans la carrière, quand les aînés n’y seront plus. Fais écrivain érotique, t’as le look, coco. Gagner sa vie, petit cochon, y a à becqueter dans tes histoires, vends-les sous le manteau, en magasin tabac-presse, chez le coiffeur, journal gratuit dans le métro, à la criée dans les rues, sur les marchés, mode Huma dimanche, en plus bandant, en plus marrant. Entreprise familiale en vente par correspondance. Ta femme colle les timbres, tu fermes les enveloppes. « Le poireau coriace ». « Fantasmes et réalité ». Y en a qui aiment recevoir de ces cartes postales ! Rien à craindre de la censure de supermarché.
T’es un bon commerçant, tu l’aimes bien, ton business. Tu les soignes, tes clients. Enfin, tes clients… Tes clientes, public féminin, celui qui tu préfères, des lectrices. Carte de fidélité. Pour cinq histoires achetées, une nuit gratuite. Homme offert. Nuit de dédicaces. Toi qui faisait costume cravate, tu t’es perdu, libidineux. Ta femme fait les inscriptions, pour la fièvre du samedi soir. Elle chauffe le lit, pour que les lectrices y soient bien, au moment de retrouver leur auteur préféré. Dort dans le canapé. Salon du livre.
Tu te dédicaces, tu te dédicaces toute la nuit, attentif à tes groupies. Pour un p’tit supplément, on propose un film. C’est alors ta femme, à la caméra. Silence, on tourne. C’est un peu flou, tout le monde bouge beaucoup. Ça fait un souvenir, quand même. Rajoute les bruitages au montage.
Littérature érotique, c’est pas le romancier guindé. Donne plus de soi que l’encre sur le papier. Art de soi, engagement total. Scandaleux. Gros sexe qui tache. Refusé à l’académie française, pour cause d’éducation anglaise. Nuits plus belles que leurs jours.
Fais-tu mieux l’amour que tu écris ? Ecris-tu aussi bien que tu fais l’amour ? Débat entre le vrai et le faux. Ça discute beaucoup, avec les lectrices. Y a de la controverse. On fait des petits sondages, comme dans les clubs des livres. Chair 1 : Verbe 0. Tu ne sais pas pourquoi, c’est à Marmande que tu as le plus de succès. Il faut connaître, apprendre l’érotisme marmandais. Là-bas, il y a le rugby de l’union sportive, la tomate, et puis toi. Au ballotage, tu passes gagnant dans l’électorat féminin. C’est lui qui compte pour toi, jolis tons à voix haute, qualités d’attention, concentration élevée, un rêve d’écrivain.
Ton ennemie, c’est la panne. Panne d’inspiration. Panne d’érotisation du monde. Etre à la hauteur, encore, toujours, encore, toujours. Tenir sa perche par le bon bout. Stylo éjaculateur pas trop précoce. Etre droit, être fin, en donner pour son argent. Ne pas se cacher, bête de sexe de papier. Donner du plaisir par tous ses talents, Marie-Thérèse. Histoires en série, hardeur littéraire, dédicaceur à la hauteur des fantasmes. C’est quand tu t’épuises que tu donnes le meilleur, créature créateur. Tu ne te contrôles plus. Tu trouves un style, ton style, déhanché, mais pas trop, tendre brutal.
Après le cinéma, te lancerais-tu dans la chanson ?
Drôle de fin.

Série « les petits métiers de Paris »

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