La libération du désir

Je me méfie un peu de ces auteurs contemporains, au théâtre. Plus de texte, plus d’acteurs, plus de mise en scène, même pas de programme, rien que nous, le cul sur nos chaises. Ce nom-là, d’ailleurs, de dramaturge, ne me dit rien. Et pourtant, la salle est comble. Belle salle, italienne. Velours rouge en fer à cheval autour de la scène, baignoires et loges à gogo, sur quatre étages, jusqu’au Paradis.
Trois p’tits coups. Très timides. Ah, on sent que l’on n’est pas au boulevard ! Trois p’tis coups, au théâtre, c’est un truc d’intellectuel, un chichi, pas un vaudeville où l’on frappe fort du bâton sur le parquet. Ça commence, j’espère…P’tits coups pour lever de rideau.
Tiens, un beau bras, un bras de femme, relève le rideau plissé, comme on remonte une robe, impudique, bien au-dessus du genou. Voilà, le rideau est relevé, et voici dévoilé un buste de femme ! En noir et blanc, beau contraste dans ce rouge de peep-show. Buste de femme, nue. Deux seins magnifiques. Ce sont des géants qui occupent la scène toute entière.
« Un 95 D », s’extasie un critique réputé, trois rangs derrière moi. « Chut ! » font les amateurs de théâtre contemporain, « on n’entend rien ». Mais il n’y a rien à entendre. Les seins respirent, et des seins qui respirent, cela fait passer un souffle léger dans la salle, rien de plus. Comme une caresse, sur ma joue. Sur nos joues. J’en frissonne, sans que cela n’émeuve la poitrine, si calme, si tranquille. Mise à part cette respiration, les seins restent immobiles. Ils ont pris possession de tout l’espace, obscène.
Le silence, l’absence de mouvement, une poitrine voluptueuse, comme cela énerve le spectateur ! Un pauvre type se lève d’un coup, en sueur, et fait le geste d’allonger le bras, de tendre la main, pour caresser ce sein. « Non, non », crient ses voisins du parterre, « ce n’est pas parce que l’on a fait du chemin depuis Tartuffe, et que l’on se rince les mirettes avec les poitrines des femmes que l’on doit toucher. On verra cela, dans trois cents ans ! » Et le pauvre type se rassoit.
Spectateur, voyeur, impuissant, des seins que l’on regarde et puis… Et puis rien. On doit rester assis, être sage, transpirer en silence, bander en cachette, on ne doit pas oublier que l’on est au théâtre. Et puis rien, ces seins sont pour nous, et ne sont pas pour nous. On les regarde, on partage notre regard, on ne pourrait sur cette poitrine apposer autant de mains qu’il y a dans la salle de désirs. Nul n’est indifférent, personne ne dirait, « mais je vous en prie, après vous, pour une caresse de bon aloi sur une poitrine dévêtue ». Alors on regarde, on reste assis, on se ronge les ongles, certains dégraferaient bien leur pantalon, certaines glisseraient bien quelques doigts dans leur slip, et cependant, on reste sage, il y a des ouvreuses qui veillent à ce que rien ne s’ouvre, justement.
Comme cela dure, comme c’est long, ce spectacle de seins, trois heures sans entracte. On ne s’ennuie pas, pourtant. C’est toujours la même poitrine, et comme elle nous absorbe pourtant tout entier. Un océan, un monde, quelque chose qui ouvre le cœur. Tous les corps sont tendus, crispés dans un geste qui n’est pas, qui ne vient pas, un contact entre la scène et la salle, entre la salle et la scène.
Sans doute parce qu’il n’en peut plus, à un moment, sans prévenir, sans que rien ne laisse prévoir cette chute, le bras de femme fait tomber le rideau sur sa poitrine. Il y a des murmures gênés au sein de couples dont l’homme n’a pas pu se retenir. Dans la confusion de la sortie, on a comme l’impression que cela baisouille dans les baignoires. En tout cas, on se pelote dans la queue, et tous les critiques se roulent des pelles dans le foyer.
Il parait que le spectacle s’appelait « la libération du désir ». Moi, je ne sais pas pourquoi.

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