Le clapier

L’odeur de la lapine m’obsède. Je vis dans une fébrilité inconnue. Là, de l’autre côté de la paroi, dans le clapier voisin, la lapine est en chaleur. Je la sens, je l’entends. Elle n’est pas seule, et moi, si. J’entends les petits cris énervés de son camarade durant le coït. Et je ne bouge pas. Car je ne peux pas bouger. Il y a comme une macération de l’urine sur la paille. Je la respire et l’apprécie. Le ferment de la vie. Moi, je suis coincé dans ma cage. Je suis trop grand, mes membres sont repliés comme ils le peuvent. Contre le béton du fond. La peau râpée. Les fesses pressées par le grillage du clapier. Nu, le fil de fer s’imprime dans mes chairs, excitées par l’ambiance érotique.
J’ai encore dans la bouche un reste de foin. Je mâchonne tandis que la lapine s’agite. J’écoute. Raide dingue de ces amours-là. Mais moi, je n’y ai pas droit, seul dans la cage. J’ai l’œil sur le cerisier, au milieu du jardin. Il y a des herbes folles. Comme c’est l’été, l’air est moite. Je sue sans bouger, et la lapine m’obsède. Quelle griserie !
Hier, j’ai frappé à la porte. Il y avait cette femme. Elle m’a ouvert. Elle m’a souri. Avec son grand sourire, elle m’a conduit au fond du jardin. Je me suis dépouillé de mon costume. Je me suis libéré de ma cravate. Nu, j’ai obéi à l’invitation de la femme. Je suis entré dans le clapier. Je me suis tassé, contorsionné, pour pouvoir rentrer. Et répondre à la femme. Celle-ci m’a souri, de nouveau. Elle a pressé le grillage contre ma peau. Et bouclé le loquet. Quelle liberté j’ai ressenti ! Le sentiment d’être débarrassé d’un trop : trop de responsabilités, trop de sérieux. C’en est fini des concertos de Rachmaninov, des canapés profonds. Pressé nu contre le béton ! La peau à même la grille de double maille. Une pureté nouvelle, au grand air.
Une fois la silhouette de la femme évanouie, cette odeur de lapine m’a enveloppé. En me lovant dans mon antre, je ne m’étais d’abord pas aperçu de ce voisinage troublant. Le bruissement du foin m’a éveillé. Et c’est comme si je n’avais jamais encore éprouvé de désir. Jamais trouvé l’amour. Jamais connu dans le corps cette tension infinie. Je suis enfin devenu un être sexuel. Plein et entier. Aux goûts fauves. Une révélation.
« Belle queue, il a une belle queue ». C’est le soir. La femme est revenue avec sa fille. Indifférentes à la lapine frénétique, elles me regardent. Contemplent mon état tout neuf. Admirent ma vigueur juvénile. Je n’en peux plus. Mais, elles, elles me donnent une carotte, et tournent les talons. Avec un dernier regard sur la patte d’Oscar, coupée à la jointure, attachée à la branche du cerisier. « Demain, ce sera son tour ».
Une nuit encore, à baver de désir pour ma lapine, ma voisine, sans bouger, mais en vivant par l’odeur, par les cris, par une chaleur folle, la joie animale la plus absolue, l’amour parfait. Lapin par procuration.
Demain, sur l’émail blanc de l’évier, la femme fera glisser mes viscères.

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