Unijambiste

Je la rêvais libellule. Elle se voulait unijambiste.
Cette jambe-là, m’annonce-t-elle, en désignant sa cuisse droite, doit disparaître. C’est ainsi que nous serons heureux. Je ne sais pas comment elle se débrouille avec tout ça, je ne connais pas ses secrets de fabrique, toujours est-il que cette jambe-là, oui, celle-là, elle s’en débarrasse. Sans bruit, sans scandale. Je n’entends pas de tronçonneuse. Pas de jets de sang à travers la cuisine.
Un paquet part par la poste, vers ceux qui ont, en eux, cet amour des jambes coupées. Ils habitent des pays lointains. Ils ont le culte de la jambe droite qu’elle nous a sacrifiée. Je sais que cette jambe est en de bonnes mains. Tous les matins, les prêtres la bénissent de leurs larmes. Les hommes lui massent le pied et les enfants se frottent le nez sur son genou.
Et nous, dans tout cela ? On sort les ciseaux, le papier de soie. Elle dessine un patron, d’un geste qui me subjugue. Une nouvelle jambe. C’est notre enfant. Une jambe de bois. Avec des articulations à clou. Comme elle lui va bien ! C’est vrai. On dirait un fétiche du Bas-Congo, remarque-t-elle. Nous aussi, alors, on fait nos prières pour que notre jambe de bois, notre créature commune, notre objet érotique, nous apporte le bonheur. Et on chante, elle avait une jambe en bois, et pour que ça n’se voit pas, elle faisait mettre par en d’ssous, des rondelles en caoutchouc. Un air joyeux et entraînant. Elle a de beaux yeux, un profil de sultane et de jolis cheveux.
On n’est pas en Afghanistan, on n’a pas sauté sur une mine, on ne fait pas un tas de chaussures avec Handicap international, notre boucherie, notre malheur et notre bonheur, on les a créés nous-mêmes. La jambe de bois, elle l’a instituée comme notre façon de vivre, à deux.
Le matin, je lui mets sa jambe de bois. Je l’attache en haut de la cuisse. Elle claudique à mon bras. Elle est unique. Elle le sait. C’est peut-être ce qu’elle voulait, mais avait-elle besoin d’en arriver là ?
Sa jambe, je la polis le dimanche, je la vernis, elle brille dans le soleil du matin. Le bois est doux, elle aime me voir, le chiffon et le polish à la main, s’occuper de cette drôle de quille. Elle ne se lasse pas de dessiner de nouvelles jambes, admirablement tordues, qui nous iraient mieux que les précédentes. A la longue, on collectionne.
Ne laisse donc pas ta jambe trainer par terre ! Je plaisante dans le couloir. Car l’amour aidant, les jambes de bois se répandent partout. Le dimanche, au BHV, on fait nos emplettes de bois brut. Vous aimez le bricolage, me fait la voisine. La bricole, répondons-nous en chœur. On fait l’amour la gouge à la main. On entasse, on stocke, pour nos vieux jours, quand nos doigts seront trop gourds pour la menuiserie, et l’amour. On a des jambes de bois pour tenir un siège, une nouvelle guerre mondiale, et survivre des siècles et des siècles.
Un jour, nous mourrons quand même. Dans nos placards, on trouvera les fruits de nos dimanches. Ses jambes, on les sèmera dans les brocantes, et elles envahiront les caves, les greniers. On les exposera sur les cheminées. On les photographiera pour les foires et les salons. On leur mettra des bas.
Le monde sera envahi par tes jambes, mon amour.

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