Fais pas ta Traviata

Ce soir, premier balcon, cinquième rang, places quatorze et seize : la Traviata prend la Bastille. Tu as mis ta robe de fête. Sur la scène, matadors, picadors, zingarelle sont en liesse et boivent jusqu’au matin. La soprano chante « amor non so, né soffro un cosi eroico amore ». Toi, tu secoues la tête, tu refuses ces paroles-là, d’un air décidé. Tu sais bien que Violetta peut aimer. Tu n’as pas lu le livret, mais, franchement, c’est évident, voyons, as-tu l’air de penser. Alors le chef d’orchestre agite sa baguette, et répond à ta demande, pour qu’à la fin du premier acte, enfin, Alfredo et Violetta conviennent ensemble que, oui, décidemment, ils s’aiment.
Je te sens toute entière vers eux, concentrée, apaisée cependant que tu caresses ma cuisse de la main droite comme pour me dire : « tu vois, tout se passe bien, la Traviata, ce n’est pas du Dumas, pas la Dame au Camélia, il y a bien un Alfredo pour les Violetta dans les bacchanales ». Tu veux rassurer ma cuisse d’Alfredo, et tu prends à témoin les voisins de tes yeux impérieux. Un vieux Germond se tient à ta gauche ; une Flora à bijoux à ma droite, témoins, parrain, marraine, d’une Traviata qui refuse son destin. On peut faire la courtisane sans commencer à tousser, non mais.
Changement de décor. Une maison de campagne. Un salon. Chaises et guéridons, c’est le deuxième acte qu’a voulu Verdi. Le sale moment d’opéra. Un très mauvais quart d’heure. Ta main se crispe sur mon genou. Elle remonte un peu vers l’aine. Tu n’es pas contente. Tu ne veux pas y croire, ils ne vont pas oser. Le parterre courbe l’échine, sentant la colère de la Traviata au premier balcon. Le chef d’orchestre le comprend bien, on le sent un peu gêné, se demande s’il doit poser sa baguette, mais que peut-il faire, c’est la partition, tout le monde la suit, chanteurs et musiciens.
Quand le père d’Alfredo entre sur la scène, tu poses ta main sur mon sexe, et, d’autorité, d’une caresse si décidée, tu le fais durcir, tu le fais grossir. L’autre, le vieux baryton, il lui fait le coup à la soprano, après l’avoir flattée, du « à ces sentiments, je demande un sacrifice ». Non, non fait ma Traviata de la tête. Encouragée par parrain et marraine du premier balcon, je ne sais comment tu te débrouilles pour faire jaillir mon sexe, sur la scène de l’opéra. Et tu le tiens fermement. « Non mutate in triboli le rosa dell’amor » chante le salaud à la soprano, mais toi, ta rose d’amour, tu la tiens entre tes doigts, et tu entends bien la faire grandir. Tu ne couperas pas ce rameau là pour les fleurs fanées des jeunes filles de ce Monsieur. Et je ne sais pas pourquoi, tu attires à toi la lumière des projecteurs, pour montrer à la salle toute entière, ce que tu fais toi, à ton Alfredo, sans te laisser effrayer par les barytons du troisième âge, le papa qui chante maintenant à une Violetta soumise « soyez l’ange consolateur de ma famille » pour mieux l’arracher à son amour, sauver le mariage de sa fille, sauver son honneur, à lui.
Alfredo est dans ton lit. C’est ton bien, ton prochain, à toi, Violetta. Son sexe est le tien. La soprano s’apprête à chanter : « dites à votre belle et pure jeune fille qu’une pauvre femme qui n’a qu’un bien dans la vie le sacrifiera pour elle ». Pas question, et tu arrêtes la soprano de ta main de chef d’orchestre, pour plonger avec ta bouche vers mon sexe en pleine lumière. Le voisin Germond sourit d’un air débonnaire, la Flora de droite regarde, enthousiaste.
Avec mon sexe entre les lèvres, tu le chantes alors à ta manière, l’air de la Traviata. Il n’y aura pas de troisième acte. Tu as changé les paroles. Alfredo est dans ta bouche et ne la quittera pas. Vis heureuse Traviata, sois fière de ne pas sacrifier ce à quoi tu tiens, l’encourage le chœur. Le vieux baryton a fini par abdiquer. C’en est fini des masques et des chagrins. « D’une action aussi noble, vous pouvez être fière », chante toute la salle en tapant dans les mains. Et moi, alors, pour témoigner de cette victoire, dans un final romantique, je jouis dans la bouche de ma Traviata, charmé par ce chant, comme jamais à l’Opéra.
« Violetta, ce qui est à moi est à toi. »
« Alfredo, chante pour moi »

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