De l’acclimatation du canard en plastique dans les marais bretons

Tu penses à tes hivers comme un désert d’Armorique, tu vois les marais, ton étang, vide de tout, vide de toi, vide de sens. Tu imagines des canards sauvages, des enfants du bon Dieu, venir à tire d’aile, du bout du monde, des pays froids, se poser sur l’eau, lustrer leurs plumes, plonger leurs becs dans tes boues profondes. Camarades de jeu. Peuple de rêve. Tu les appelles au loin, mais ils ne viennent pas.
Tu crois que ton canard en plastique, celui avec lequel tu joues dans le bain, ferait un bel appeau, un bel appât. Tu lui fais larguer les amarres, tu le lâches au milieu de tes marais bretons. Il flotte, vert sombre sur l’eau sombre. Il ne trompe pas les vrais de vrais, canards barbares, grands chefs à plumes. Ceux qui savent.
Sabotage, les chasseurs lâchent sur le solitaire de la mare leurs bordées de fusils. Passer le temps. Truffes de plomb. Ton canard prend du gite. Mieux que piquer du nez. Tout de même, piteux état. Ne pourra jamais plus imaginer, un instant, un instant seulement, faire illusion.
La surface de l’étang est vide. Un bout de plastique, un plastique de canard, un déchet sur des eaux stagnantes, ce n’est pas le palmidé de tes rêves, de nos rêves, pas l’appel à partouze de volatiles à larges becs, à jolies queues.
Tu lèves les yeux au ciel. Et si, après l’hiver le printemps, et si tu entendais des cris ? Tiens, les hirondelles reviennent. Elles sont là, comme fidèles au rendez-vous. Gracieuses. Tes marais sont vides, tandis que ton ciel est plein, plein de figures comme en meeting aérien, de piqués, d’escadrilles, de tourbillons à plat ventre. Tu t’étais peut-être trompé de saison. Homme du ciel. Fini de faire la planche. Redresse la tête. Joue avec tes hirondelles.
Sans filet.

Franchir la ligne

Ti vas aragoniser
Encore longtemps
Hôtel Stella?
Maman propriétaire
Tu robe-de-chambres
Tout près du champ d’honneur.
Pas la vie, pas de sillon,
Presque voyageur et si peu
D’être.
Pensionnaire, à demi,
Immobile.
Télé du voisin, dessus de lit,
Tu t’ennuies,
Attends le journal,
A table d’écriture
Inutile.

Fouetter le coeur

« Dans l’ensemble tout va bien.
Mais cela manque de violence, de tempérament, de chaleur.
Je demande aux acteurs d’être âpres, durs, rapaces.
Aux amoureux, d’aimer comme des fous.
Aux drôles, d’être tonitruants ou vifs.
Aux rôles d’autorité, d’être autoritaires, vifs, nets. Forts.
Nous manquons encore de flamme.
Il faut jouer, si ce mot a un sens, romantique. Pas de pudeur.
Oui. Pas de pudeur. »

Comme il a raison, Jean Vilar.

Ne pas faire le bête

« L’écrivain qui cherche à faire désespérer l’homme de lui-même est un médiocre et un salaud. Car l’homme naît dans le doute, il naît aveugle à ce qu’il est vraiment. Le confirmer dans ce doute, c’est facile et bête. La vraie tâche, c’est de lui faire sentir les ressources illimitées de l’humain. »

Joë Bousquet.