Les poupées, c’est pas ce que tu crois

« Une œuvre doit laisser à son auteur le sentiment qu’il a découvert et organisé une partie de soi. C’est là le bénéfice net et réel, qui n’est pas l’œuvre – mais l’avoir-fait-l’œuvre. L’on se dégage ainsi de l’évaluation par autrui. Pour moi, ce que me rapporte une œuvre = ce qu’elle m’a coûté ».
Paul Valéry

Les poupées, c’est pas c’que tu crois. Tu pensais que c’était un jeu pour les filles ? Un truc de maman en devenir ? Avec des câlins et des gronderies ? On la berce pour l’endormir ? On lui tape sur la main si elle rechigne à avaler son biberon ? Non, les poupées, c’est pas c’que tu crois ! D’abord, tu ne les trouve pas en magasin, ce n’est pas vrai, ce sont elles qui te trouvent, qui te chassent, te plantent leurs yeux dans le cœur. Ah, ah, monsieur voudrait pouponner ? Quand bien même il ne le voudrait pas, il faudra bien s’y mettre, Monsieur, à jouer à la poupée. Jouer à la poupée ? Elle en rigole, la poupée. Car elle, ce qu’elle aime, c’est jouer au Monsieur. Jouer au Monsieur, pour la poupée, c’est quelque chose qui lui fait battre les paupières. Elle ne peut pas s’empêcher de mettre un doigt dans la bouche. Comme pour réfléchir aux jeux du jour.
Elle n’a pas peur, de ces images de poupées brûlées, poupées crevées, poupées démembrées, ligotées, des morceaux de tête et des bouts de jambes dans les terrains vagues. Les trucs d’Hans Bellmer, c’est que des conneries, ou alors, il y a longtemps. Une poupée, sauf pour les photos, pour t’attendrir, pour faire naître la promesse que tu en prendras soin, pour toujours, c’est tellement fort que cela ne part pas au rebut comme cela. Ta poupée, en tout cas. Ta poupée ? Mon Monsieur, oui, s’exclame-t-elle.
Tu tombes sur de drôles de poupées ? Ah bon ? Mais non, voyons. Habille-moi ! Déshabille-moi ! Rhabille-moi, mais autrement, je voudrais de nouveaux dessous, une robe décolletée aujourd’hui. Dis-moi que je suis belle. Ne fais pas non, Monsieur, les Monsieur, ça ne fait pas non. Les poupées, c’est pas c’que tu crois. Et ne pense que je vais pleurer, si tu fais non. Je vais proférer des mots terribles et agiter mes petits bras de poupée, Monsieur. Regarde ce que j’ai dans le ventre, Monsieur, c’est ton paradis, il en coule des rivières. Bois à cette eau, elle te rendra heureux. Il y a de ces mécanismes, dans les poupées, des mystères, des techniques ! Trop fort pour toi, tu en perdras la tête, Monsieur.
Promène-là, ta poupée, elle te le demande. Pousse-la sur son trône roulant. Elle a sa robe décolletée, ses yeux clignent, c’est sa nature, ce n’est pas l’effet du soleil. Elle a les jambes plus qu’entrebâillées. Les hommes, les femmes, viennent vers toi. Comme elle est belle, ta poupée, te disent-il. Ces salopes, ces salauds, ils ne peuvent pas s’empêcher de la prendre dans les bras, de lui baiser la bouche, de caresser le haut des jambes. Les poupées, c’est pas c’que tu crois. Il ne faut rien empêcher, Monsieur. Tu vois, c’est elle qui leur demande, encore et encore, à ces hommes, à ces femmes, de la dégrafer encore, de jouer d’elle comme une poupée de chiffon, là, tout autour de la poussette. Ils sont beaucoup, ils sont trop pour toi, Monsieur. Les poupées, c’est pas c’que tu crois, ils ne sont pas trop pour elle. Elle aime les fêtes, elle aime être entourée, c’est ta poupée qui veut ça. Qu’y peux-tu, toi, Monsieur ? Regarde, Monsieur, la poupée qui sourit, la poupée qui rit.
Déshabille-moi. Regarde mon corps de poupée. Usé de caresses. Rouge de griffures. Et rhabille-moi. Couche-moi dans le grand lit. Là, je ferme les yeux. Reste à côté de moi, Monsieur.

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