L’escalier

Je voudrais encore tomber dans l’escalier.
Cet escalier est si beau, de haut en bas. Quelles belles jambes ! Cerclées de satin. Il y a la pénombre accueillante, là-haut, ou en bas, c’est selon la montée ou la descente que l’on aime.
Je n’en ai pas encore parlé aux autres. Lequel d’entre eux me comprendrait, moi qui ai appris à marcher voilà des années ? Ils diraient tous que, depuis le temps, je devrais bien savoir mettre un pied devant l’autre, en descente comme en montée. « C’est ridicule » feraient-ils en haussant les épaules.
Je ne voudrais pas les décevoir. Ils me diraient « Mais tu as bu ? ». Et je répondrais que non, je n’ai pas bu, mais que j’ai envie de tomber dans l’escalier malgré tout, que j’ai, il est vrai, un peu peur même si je ne suis pas encore vieux, que je suis attiré par le vertige, au point d’en avoir les guiboles qui flanchent. M’engouffrer dans cette pénombre pour y disparaitre à jamais.
Je ne suis pas un trouillard et j’ai eu dans ma vie bien des occasions de le prouver. La vie en général ne me fait pas peur. L’escalier m’absorbe et me rend fébrile. Ses jambes sont bien les seules que je puisse emprunter pour rentrer chez moi. Pour être moi.
J’ai réclamé à la dernière réunion que la concierge redouble d’effort pour cirer les marches et polir la rampe. Toute cette beauté qui brille, ce n’est jamais trop. Les autres se sont exclamés : « Cet éclat, pour quoi faire, vous voulez nous ruiner, nous avons déjà un tapis ! ». Je ne pouvais pas donner mes vraies raisons et j’ai répondu que certains jours, sans le soleil, les marches manquaient de lumière, surtout à la montée. Les autres ont ri. Moi, je voudrais être ébloui, pour ensuite mieux me glisser dans l’ombre
Si je n’ai rien dit aux autres, c’est justement que je déteste que l’on rie de moi. Happé par les pénombres. Fasciné par elle ! La belle affaire.
Pour éviter que l’on se moque de moi, je porte la cravate. Un véritable agent d’assurances. Les jambes de l’escalier s’évanouissent. Je deviens insensible à la pénombre. Au moins quand je croise les autres, ma cravate force le respect. Ils me saluent poliment et je réponds dignement. On ne rit pas, je vous prie de le croire.
Toujours est-il que, pour l’escalier, je n’ai rien dit. Je guette sa pénombre en silence, sans rien en laisser paraître. Dès que je le peux, je descends l’escalier avec assurance. Sans les autres, je le monte quatre à quatre. J’en rajoute même quand il le faut. Le dimanche, je hisse mon beau derrière, celui qui ne fait rire personne, du moins je l’espère, sur la rampe et je glisse jusqu’en bas, assis comme çà, un peu grotesque mais fier de laisser paraître de ma fureur de vivre. Et je file droit dans la pénombre, on peut me croire.
Je me réveille la nuit, en extase, à l’idée que le lendemain, sans doute, je vais encore emprunter l’escalier. Je ne peux pas m’en empêcher.
Dès la première fois que j’ai emprunté l’escalier, je lui ai trouvé un certain charme. Il n’avait pas, en apparence, l’esprit étroit des escaliers populaires. Ses marches, lustrées, sentaient les caresses. A l’usure, en leur milieu, on sentait que ceux qui l’avaient emprunté étaient aimants. Le premier jour, ce qui m’a plu, c’est la rampe, une belle rampe de fer forgé. Après avoir monté les escaliers, j’ai visité l’appartement sous les toits. Un deux pièces un peu sombre, mystérieux, dans lequel on se perdait volontiers. Et l’escalier me plaisait. Fou que je suis ! J’ai dit « En plus, l’immeuble est très bien situé et, vous verrez, il y a un très bel escalier ». Je suis tombé sous le charme. Aujourd’hui, l’escalier affiche le même air bohème que ce premier jour où je le rencontrai, un air qui fait plaisir à voir, si je ne savais pas qu’il est des êtres et des choses prêts à vous trahir à la première occasion.
Ça n’a pas manqué. L’escalier a trompé ma confiance. J’ai fait une chute entre ses jambes. Rien de grave. J’ai manqué une marche et dévalé les trois suivantes sur le derrière. Je me suis arrêté sans geindre. Je m’étais fait mal. Pas très mal, mais mal quand même, comme lorsque l’on se fait un bleu. Je suis un peu sensible. Pas douillet, sensible. Et l’escalier, lui, ne s’est pas excusé. La rampe luisait, dans l’ombre, gourmande, comme s’il ne s’était rien passé. Je me suis relevé. « Ce n’est rien, ce n’est rien », ai-je fait, en me massant le bas du dos.
Cela n’est rien, un escalier dans lequel on peut tomber, peut-être se faire mal, se fracturer quelque chose ! C’est le juste retour du goût de l’ombre, de la curiosité que l’on a en soi, qui nous fait descendre jusqu’à la cave, qui nous faire rêver du grenier. Une marche que l’on peut manquer, cela n’est pas rien, cela peut être même dangereux. On ne meurt pas que de grandes choses, que de belles maladies ! Une marche suffit parfois. Pas toujours, mais parfois. Mais on aime le danger, et cette pénombre irrésistible. Et si l’escalier achevait un jour ce qu’il n’a pas réussi du premier coup ? D’autant qu’il avait bien dû remarquer que j’avais apprécié la chute.
Revenu dans la cage d’escalier – j’ai résolu de me donner cette joie. Des heures durant, je suis resté en bas. L’ombre s’est épaissie. J’ai dû me rendre à l’évidence. J’allais passer la nuit dans la cage d’escalier. Toute ma vie d’avant était restée là-haut, séparée de moi par les jambes aimées de l’escalier. J’ai fixé la première marche. Elle n’a pas bougé. Cela m’a donné du courage. J’ai soumis les autres de mon regard. J’ai compté chaque marche. A la quatre-vingt-quatrième, j’étais arrivé devant la porte de mon désir. J’ai sonné. Il m’a ouvert. « Il est tard », a-t-il dit, « où étais-tu passé ? ». « J’étais en bas », ai je répondu. Et j’ai pu écouter, tout à mon désir, l’escalier craquer et craquer, des heures durant, comme le mât d’un bateau qui s’en va sombrer. Je ne crains pas le mal de mer.
C’est ainsi que j’en suis venu à décliner les invitations. Je dis « Mais pourquoi ne venez pas dîner chez moi, cette fois, pour changer ? ».
Ils montent et frappent à la porte. J’ouvre et leur souhaite la bienvenue. Je leur fais la conversation. L’air de rien, j’évoque l’escalier. J’éveille leur curiosité dans des allusions subtiles. Eux me regardent sans comprendre. Je raconte des anecdotes. Des histoires d’escalier, de chutes et de cul par-dessus tête. Je joue à leur faire peur. Je dis que je crains de récidiver. On sourit car on trouve que depuis que j’ai emménagé, j’ai retrouvé le goût de plaisanter. Les autres me regardent d’un air étonné. Souvent, c’est moi qui finis la bouteille et alors, je raconte encore comment, un jour, l’escalier s’est mis en vrille et m’a fait partir en piqué, dans son antre. Les autres rient en m’écoutant. Ils ne se moquent pas. Ils rient poliment. Nous discutons avec animation jusque tard le soir. Je les raccompagne à la porte et ils descendent l’escalier pour rentrer chez eux. Certains font semblant de glisser. Ils se donnent des coups de coudes, se poussent les uns les autres. Ils tapent sur la rampe à grand bruit en faisant comme s’ils tombaient. Mais ils ne tombent pas vraiment. Ainsi ils me laissent le grand toboggan pour moi seul et je n’oublie jamais que, moi autant que je le voudrais, je vais tomber.
Ça a bien d’ailleurs failli m’arriver, à mon insu, dans mon sommeil. Je ne m’y attendais pas de sitôt. L’escalier a essayé de me prendre comme ça, en plein rêve. Tout se passait pourtant bien. Le paradis était derrière une porte bleue, tout en haut de marches infinies et je faisais bien attention en montant. J’ai dû me relâcher un instant car j’ai glissé. Tout a basculé. Je ne me suis pas retenu à la rampe…
Depuis, je ne ferme plus l’œil de la nuit. L’escalier m’attend au tournant. Le matin, j’ouvre la porte et du haut des marches, sur la pointe des pieds, je lance des suppliques d’amour terribles. Je vole jusqu’aux caves.
Personne ne saisit bien le sens de mes paroles. Mais je sais que l’escalier les aime et les comprend. Il faudra bien que l’amour change de camp. A la vie, je dis, d’un air mystérieux : « Je travaille pour vous… ».

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