Dérobade

Tu dérobes les dés de pierre sur les tombes en mosaïque
Comme pour avaler l’hostie des morts qui te sont chers.
Et ne voudrais-tu pas
Dévorer les doigts pétrifiés de celui qui annonça au monde
La nouvelle beauté de la forme?
Mais tout part en poussière,
Dans les mains voyelles du maçon malfrat.

Cérémonie sous le cri du corbeau

Le monde se réfugie derrière vous,
Epouvantails abandonnés au vent.
A deux collés,
Mâle et femelle, couple
Epaule contre épaule.
Vous voulez
Tenir, encore un peu,
Encore si peu.
Complicité sur le grand champ
Face aux corbeaux
Jusqu’à la moisissure,
Jusqu’à l’effondrement,
De toile et de paille.
Et si les oiseaux noirs ricanent,
De vos unions fragiles,
Accrochées au rien,
Vous mourrez à deux,
D’un amour qui les empoisonne.

Roule les rr

C’est pas la boîte à strip tease ici, c’est ta chambre. Et c’est pas tout ça, mais tu veux te mettre nue. Devant moi.
Et moi, qu’est-ce que je veux ? « Bottines, jean et chemisette, enlève-moi tout, là, maintenant ».
Ce n’est pas si facile tout de même. On n’est pas au vestiaire. La musique à se déshabiller, difficile à trouver dans les bacs des disquaires. D’ailleurs, les disquaires, ils ont disparu, et le bac n’est qu’un souvenir. Tu ne vas pas aller piocher dans la liste des dix plus belles musiques à strip tease de tous les temps ! T’es pas là pour rigoler. Les « sweet dreams », « you can leave your hat on », « fever », « feeling love », ce sont des musiques usées. Trop usées, à force de s’être tous déshabillés dessus. Chippendales et jolies poupées. Mères aux foyers, vieillards décharnés, adolescents boutonneux, militaires boutonnés. Dans les bars, les chambres d’hôtel, pour les enterrements de vie de garçon, les mariages, les funérailles. Combien de fois ? Des millions peut-être. Les notes ont disparu sous les coups de fesses, les paroles, n’en parlons plus, chassées par les déhanchés, effacées par les seins qui tombent.
Et puis, toi, quand tu te déshabilles, tu as des choses à dire. Pas du genre à te laisser dicter le tempo. Dégrafer un soutien-gorge, descendre ton pantalon, il y a tant de significations à tout cela. Ne pas se tromper de message. Eviter les contre-sens. Tu voudrais bien parler d’un certain amour. L’amour vache. Les paroles, ce sont les tiennes, tu veux les chanter. Quand on se déshabille, on est son propre interprète. On chante son strip-tease. C’est la moindre des choses, non ?, me dis-tu.
Alors, ce soir, tu mettras trois minutes zéro six à te déshabiller. En me chantant du Berthe Sylva. Avec une voix de contre-alto râpeuse et chaude, voilée par la vie, par la noce. Un vibrato qui tranche avec la précision de ton geste. Une façon de rouler les rrr que l’on ne trouve plus que sur les microsillons, ou dans ta voix, là, ce soir…
Berthe Sylva, déshabille-toi. Et de tes yeux provoquants, tu commences : « Eh Monsieur une cigarette, Une cibiche ça n’engage à rien, Si j’te plais on f’ra la causette, T’es gentil t’as l’air d’un bon chien ».
Ben voyons, le bon chien, il te fait des yeux de cocker. Il y a des ombres qui attirent son regard. Le bon chien, tu le mets en garde. Range tes foulards, mets tes fanfreluches de bricoleur au placard ! Bazarde le petit martinet ! Car toi, quand tu montres tes épaules nues, tes seins décidés, tu en es au couplet qui me lance des frissons dans le dos. Me fait penser à mon grand-père et ses bretelles. Et les bretelles, ça claque.
« Non pas d’anglaises ni d’bouts dorés , Ces tabacs-là c’est du chiqué ». Nous y voilà. C’est dit. Ce soir, tu ne te seras pas mise à poil pour rien.
« Du gris que l’on prend dans ses doigts, Et qu’on roule, C’est fort c’est âcre comme du bois , ça vous saoule, C’est bon et ça vous laisse un goût, Presque louche, De sang d’amour et de dégoût , Dans la bouche ». Le son de ta voix râpe ma langue, le tombé du jean, de face, me fait pleurer. C’est que je suis sensible, moi, à la musique. Accord majeur.
Ce que c’est d’être un homme tout de même. Devoir se livrer à des corvées de bois, de cravaches et de cordes. Tirerais sur ma cigarette si j’en avais une pour trouver la force de soulever le fouet.
Berthe Sylva, merci, le refrain revient en boucle. Et à la fin, tes jambes, le dernier dessous, toutes ses belles choses que je veux rouler entre mes doigts, oui, ça me soûle.
« Le coupable en fait j’vais vous l’dire, C’est les homm’s avec leur amour, C’est le cœur qui se laiss’ séduire », et ce sont ses paroles-là qui font glisser la culotte. Je suis coupable, c’est sûr. Ton strip tease, c’est mon vice à moi, y a pas de chiqué, c’est fort, ça me laisse un goût louche, dans la bouche.
Tu me tournes le dos. Fin de ta chanson. Strip over.
Début de la mienne. Ton dos nu, partition blanche. Notes à écrire en fines marques rouges, avec le fouet des faubourgs. Ta voix déchiquetée de fleurs. Par ton homme des rues.
Je reprends tes dernières paroles, à mon tempo.

Je sens que ton âme s’en ira, Moins farouche, Dans le râle qui sortira, De ta bouche.

L’ange byzantin

Tu voulais du sucre dans la bouche.
Te voilà peint au couteau,
Pâte épaisse, rose fade,
Epaules en renoncement
De buveur défait, boxeur vaincu.
Tu n’es plus de détail,
Finesse enfouie,
Sous la coulée du temps.
Si un ange apparaissait,
Sous un soleil d’or,
Nacre byzantine
Au pinceau lisse et fluide,
Il poserait sa main d’aile
Sur ton épaule.
Saurait-il retenir
Ces lambeaux d’homme?