Les idioties

A cet instant, je m’imagine écrire un sandwich au poulet.
La poésie est un sandwich au poulet.
Il est midi. Nous sommes un mardi de janvier.

Déjà, j’avais pressé la serveuse de la boulangerie. « Dépêche-toi, vendeuse, nous sommes fendus. »
Elle m’a rendu la monnaie sur le ticket restaurant.
On n’écrit jamais aussi bien que sur les idioties.

Le sandwich tombe par terre, malchance, pour une fois qu’il était au poulet.
Il est tombé par terre parce que j’écris trop vite.
Haro sur les disséminés, illusion du sandwich considéré comme un tout.

Je vais vite oublier ce sandwich, que je m’imagine avoir écrit.
Celui qui me fait de la peine, c’est le poulet, mort pour rien.
Je suis maladroit, le trottoir est sale.

Je ne sais rien du cheminement du poulet, ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu, comme il est passé de l’élevage à l’abattoir, de l’abattoir au sandwich.
Je ne saurai rien jamais du goût du sandwich, rien de celui du poulet.

Je m’imagine à la place du poulet. Je pourrais écrire quelque chose comme « je reprendrais bien un peu de temps ».
On ne sait rien du rêve des poulets. Peut-être le poulet avait-il des rêves.
Il n’a pas compris sa vie, il n’est pas le seul, ce n’est pas une question d’intelligence, moi non plus je ne la comprends pas.
J’écris : « les êtres ne disparaissent pas, ils vont quelque part garnir le sandwich de celui qui les mange ».

Moi, l’écriture me laisse sur ma faim, toujours quelque chose tombe à côté, de toute façon, ça ne nourrit pas, et je n’ai plus d’argent pour aller à la boulangerie, qui, je m’en souviens maintenant, est toujours fermée le mardi.

Quand les forces magiques viendront-elles à moi ?

Je suis né

Je suis né. Plusieurs fois.
La première fois, j’apportai une serviette avec moi.
La deuxième fois, je promenais le chien. Ma mère n’était pas contente. Elle m’appelait le clébard. Elle aurait préféré que j’apporte une serviette.
La fois suivante, je lui dessinais la carte des promenades.
Une fois, je n’avais pas mis la table. J’ai dû revenir plus tard.
A chaque fois que j’hésitais, je naissais à nouveau. Je ne sais, de ma mère ou de moi, qui se trouvait le plus fatigué.
Une étoile me croisait. Je naissais.
Je me souviens, j’étais né un soir de juillet. Il faisait chaud.
Un jour, je suis né, et c’était déjà aujourd’hui, je n’avais rien à me mettre.
Une  nouvelle naissa.ce. Il manquait un « n ». Je recommençais.
J’étais né. J’étais né sous la forme d’une bouteille, j’avais une étiquette rouge sang collée sur le ventre, une malédiction.
A chaque fois que je naissais, je m’attendais à une fête, j’étais déçu, cela pouvait durer longtemps.
Je ne pisse pas droit, on pourrait passer une vie à naître.
Je suis né. Je suis né. Je suis né. Je ne me compte pas.
Je suis né, j’ai dit papa maman et je suis parti au travail.
Plus vieux je suis né encore, à la va vite, par-dessus cul, ma mère était déjà partie.
Je suis né, j’avais le moi triste, je suis né, toujours un truc qui n’allait pas, le jour était gris, tous se battaient dans les rues, je ne trouvais pas ma place, il pleuvait du sale, alors non, tout aurait été à refaire.
Par erreur, je suis né un jour en poule sur un mur qui picote du pain dur. J’étais et la poule, et le pain dur. J’avais mal à la tête. J’étais déjà trop vieux.
Maintenant je nais peu. Je m’ajoute ou plutôt je me retranche à mesure que je nais.
Je n’arrive plus à savoir si je suis vivant parce que je nais ou si à naître je perds mon temps. Est-on plus vivant de passer une vie à naître ?
Mon père n’a jamais achevé l’installation de train électrique qu’il me destinait pour me décider à naître. Comme je me méfiais, je ne suis pas tout à fait né.
Qui me porte dans ses bras, qui a dans la bouche une histoire pour enfants consolante, me fait naître.
Tout un peuple chante, petit garçon il est l’heure d’aller te coucher, alors je nais.
Moi, je préfère naître avant que la nuit ne vienne.
Je ne suis pas né sans mon téléphone, ce n’est pas possible.
Je mets pied à terre, j’amarre un curieux bateau, je suis né, c’est-à-dire que je suis arrivé à un port dont je ne repartirai pas. Ou alors, si je veux partir, je dois naître encore.
Je forme une tache. Non, un point bleu, ces choses-là arrivent de temps en temps. Ne pas baver.
Je suis né. Je suis né. Je suis né. J’étais des millions, des signes, des noms, à faire et quoi faire.
Je nais, je ne suis pas à l’échelle, je suis au 1 :10ème.
Le grand cheval à six têtes crie : ça ne se passe pas comme ça on ne peut naître à l’infini. Pourtant, lui, il a bien six têtes, comment a-t-il fait, on ne peut se greffer toutes ses têtes en une seule fois.
Je nais. J’achète illico un livre d’exercices. Avec des verbes.
Naître est très simple, tu marches jusqu’à ce que tu tombes.
Ça sent le brûlé. Je recommence.

Le livre des questions

Tu as peur ?
Tu es raté ?
Tu pleures ?

Tu as mal ?
Tu as mal quelque part ?
Tu dors ?

Tu vas bien ?
Tu crois ? Qu’est-ce que tu crois ?
Tu penses à moi ?

Tu es perdu ?
Qui est l’ennemi ?
Tu viens ?

Tu crois en moi ?
Tu aimes ? Tu aimes le moche ?
Tu aimes dessiner ?

Tu as froid ? Tu as faim ? Tu m’aimes ?

Tu as peur ?

Mes travers

Je ne parle pas très bien azéri, c’est pourquoi j’écris mes poèmes en français
Je ne parle pas très bien guatémaltèque et
Je ne parle pas – le slovaque, c’est pourquoi j’écris
Je ne parle pas le twahili, le nyltombec, le sarbulh, le didi, le jelli, le plath, le michahoux,
le tarkos, l’espital, le patabulhoux, le twahili, c’est pourquoi j’écris mes poèmes en français
Je ne comprends rien au français, c’est pourquoi j’écris des poèmes en français
Je ne parle pas très bien c’est pour ça que j’écris mes poèmes, je ne parle pas
c’est pourquoi j’écris, je ne parle c’est pourquoi je ne sais pas ce que disent les poèmes,
tout simplement parce qu’ils ne parlent pas, j’écris, c’est pourquoi ils ne parlent pas
Je ne sais pas ce que j’écris, et c’est pour ça que j’écris mes poèmes
Je parle sans pourquoi, c’est pourquoi j’écris
Je ne parle pas distinctement, c’est pourquoi j’écris le mal en français,
et mal ça me reste dans la gorge et il n y a rien dans la bouche,
prends dans la bouche, la parole a disparu
et j’écris mes poème en français comme une langue étrangère
Une langue étrangère est une langue qui n’est pas
J’écris mes poèmes en français dans une langue étrangère, pour parler à nouveau
Je me retiens loin du bambara, de l’hindi, de l’ourdou et du russe
A nouveau, c’est pourquoi j’écris des poèmes
Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
J’écris, c’est pourquoi le français me manque
Je ne parle, c’est pourquoi je voudrais écrire en français
Si bien que je dois faire l’apprentissage du poème
Je ne parle pas une langue utile, c’est pourquoi
Je ne parle pas une langue ultime, c’est pourquoi
Je ne parle ke kouic, c’est pourquoi
J’aperçois les travers, je ne parle ni le phénoménal ni la scoumoune
Je fais comme je peux, c’est pourquoi j’écris, pourquoi j’écris des poèmes
J’aimerais bien, que mes poèmes, un jour, je les écrive.

Mélanges Artaud

Ma figure n’a rien du mot. Ta figure n’a plus rien des mots. Ta figure n’a rien perdu du mot. La figure ne perd rien du mot. La figure se perd de mots. La figure perdue des mots. La figure perdue par les mots. Le mot plein la figure. La figure pleine du mot. Le mot-figure. Je figure les mots. Les mots vivent ta figure. Les mots passent à travers la figure. Les mots s’habillent en figure pour dîner.  Ta figure est la banderole du mot. Ma figure exhibe le mot. Le mot dénonce ta figure. Ne me rêve pas. Il n’y a pas d’autre moi que moi.
Je suis une figure expérimentale. Expérimentée par les mots. Expérimentée de mots.